dimanche 16 septembre 2018

L'été de mes 60 ans (6)

Épisode 6 - 19-20 août - Dans un autre monde

Sommaire de la série : Épisode 1Épisode 2Épisode 3Épisode 4Épisode 5Épisode 6

L'épisode 6 de la série est un “double durée”, véritable expédition quasi himalayenne – n'ayant pas peur des galéjades – 1300 mètres de dénivelée, de la crèmerie d'Argentière jusqu'aux Rachasses (altitude 2600 m). Presque trois jours dans un autre monde, avec un camp d'altitude grand confort au refuge de Lognan (2032 m).

Au sommaire : une “via corda” suivie d'une “via corsica” (comprendre : “corsée”), sur du granite tour à tour poli (et aimable) ou rude (et âpre). Deux signatures locales, Zian Charlet tout d'abord, Sylvain Ravanel ensuite, deux lignes étonnantes aux écritures bien différentes, aux dénominations surprenantes : “Aventures alpines®” pour la via corda, “Nain-nain et Nunu” pour la via corsica, un brin nunuche – mais c'est le privilège des ouvreurs de baptiser leurs voies.

Première partie : Via corda


Qu'on nous permette ici de relever le don de Zian pour “titrer” passages et itinéraires, talent auquel un éditeur de livres ne peut qu'être sensible (d'où les ® parsemés dans ce texte, pour signaler lesdits titres, ironisant sur les marques déposées).


Des panneaux avertissent les impétrants que le canyon du glacier est bien cet “autre monde”, bordé de cascades et d'abruptes falaises argentées, tapissé de blocs au milieu desquels coule un torrent frétillant et capricieux.


Flashback soudain quand Zian m'aide à traverser les eaux cristallines, je revois mon père me tendant la main sur la Mer de Glace – j'avais 4 ans.


Travelling avant, retour vers le futur. 2018 : je suis dans le canyon, avec Zian et Laurie pour la troisième fois de l'été. Quelle chance j'ai !


C-LA®, dit le tag à la peinture jaune. Encordement. Je retrouve avec plaisir ces dalles arrondies déjà parcourues en 2014. “Vous en pensez quoi ?” s'enquiert l'auteur, fier de sa création. Faussement râleur, je lui réponds : “Magnifique ! C'est vrai qu'il n'y pas de prises de main… et pas de prises de pied non plus !”


Le dièdre de 200 centimètres® marque la fin de la première partie et l'accès à La Nationale 7®, longue vire horizontale bordée de gazons ras, lieu de pique-nique idéal. On est les rois du monde, ici !


Nouvelle succession de dalles arrondies avant d'aborder La Traversée des dieux®, passage ludique en adhérence sur un granite qu'on jurerait sculpté en stries parallèles par un des ces artistes obstinés et systématiques (Soulage ? Buren ? Non : glacier d'Argentière). Elle préfigure la traversée du Diable qui nous attend pour le lendemain (mais n'anticipons pas trop).

“C'est sûr ? On va descendre là-dessous ?…”

Le rappel sans retour®. C'est la (terrible) appellation du rappel qui nous dépose dans une soupe morainique instable et granuleuse. L'idée ? Rejoindre le petit éperon ouvert par Zian et Christophe en 2014. En seulement quatre années, tout a changé, le glacier s'est dérobé, le tag jaune est hors de portée… Alors ? Sans retour, comment faire ?!

Malice du guide, qui fait mentir son appellation contrôlée, et inaugure une voie nouvelle – en baskets s'il vous plaît, la remontée sans retour, avec même une variante en bon 3b+, ouverte en second par l'auteur de ces lignes (qui enfle d'orgueil derechef).

La Jungle®. Au travers de la végétation luxuriante, toujours encordés, Zian nous guide dans “sa” jungle, où des lianes de métal ou de chanvre, complétées de prises taillées il y a plus d'un siècle, donnent accès aux ultimes lacets du sentier archéologique, débouchant sur la terrasse exactement (comme dirait Gainsbourg®)…


…où des boissons étourdissantes nous attendent – récompense de nos aventures alpines.


Tout comme la veille au soir, les averses pluvieuses ménagent le suspense, tandis que croûtes au fromage mitonnées par Christophe et conversations animées auprès du poêle à bois réchauffent l'atmosphère – les soirées d'août sont fraîches à 2032 m. Joyeuse tablée rassemblant les rires et exclamations (par ordre alphabétique) de Christophe, Herman, Laurie, Maria et Zian (et Zorglub, alias myself). De quoi sera fait la partie 2 de l'épisode 6 ?

Deuxième partie : Via corsica

Petites angoisses du matin, vite calmées par le grille-pain et les expressos, les pensées encore confuses. Tout se mélange : après les dalles de Neversex, voici la pointe Amour – dénomination © Sylvain Ravanel pour les Rachasses (les noms en “asse”, c'est vite vulgaire); Zian nous révèle avoir gravi la voie “Nain-Nain Nunu” (nunuche !) avec une copine anglaise, avant d'être guide, et en vibrams pour s'entraîner, ladite Anglaise lui ayant ainsi déclaré sa flamme : “I hate you !”. Pour ma part, j'ai zappé de vagues souvenirs d'une vidéo sur le net, pour faire place nette à la réalité.
Petites dissonances, vite dissoutes par la marche – plutôt la course – d'approche, où je reconnais “ma” voie normale des Grands de 2010 quand je parviens à lever les yeux et reprendre mon souffle.


Ça commence très “rude” : un ressaut acrobatique, que j'ai le privilège de contourner par la gauche, contrairement à Laurie qui, elle, suit le cheminement de son guide avec dévouement. Les extraits de vidéos ci-dessus montrent Sylvain Ravanel, l'auteur, dans ses (ces) œuvres athlétiques ! (Voir ici et ). Je dois dire que j'ai tout oublié des 50 mètres d'escalade qui suivent, tant j'ai dû m'employer. Wouah ! “Le granite, ça se mérite” est le proverbe du matin.


“Ah ! La voilà, cette traversée !”, s'exclame Zian, tout joyeux. Échanges de regards dubitatifs avec Laurie. La traversée du Diable, plutôt… 15 mètres au moins, parfois descendants, certes équipés de quatre bons spits, dans une ambiance aérienne… en diable. Équilibres subtils sur grattons fuyants de pieds, je passe en mode “vigilance orange orage”, points d'aide et concentration maximale, suivant Laurie de quelques mètres dans un grand silence.


Eh oui, on ne parle plus, silence dans les rangs, juste des claquements de mousquetons, et encore. Seul Zian commente, nous rassure tout en prenant des photos (ci-dessus, heureusement qu'il s'en est chargé, car moi…). Parvenant au relais, j'ai la bouche sèche, le souffle court, incapable de répondre au “ça va ?” du guide, pas plus que de sortir une blague du genre “va, je ne te hais point !” (Le Cid, acte III, scène 4).

Ci-dessus : ironie photographique. Nous paraissons debout sur le sol, alors qu'il est à 100 m en dessous. En zoomant, on distingue bien les points d'assurage de la traversée.

Contraction/extension du temps : cette longueur achevée, terminée, surmontée, n'en aura pas moins paru sans fin, même si je me répétais comme un mantra: “Chaque pas, même petit, me rapproche du relais.”


La suite reste dans ce registre atypique, avec des descentes, remontées, traversées de couloirs, cheminée lisse et sortie aérienne.


Du relais 4, nous observons notre leader, qui soulage à intervalles réguliers les muscles de ses bras en les secouant vivement – ça promet ! – tandis qu'il suit une ligne brisée en escaliers, encore une traversée ! (photo ci-dessus extraite du site Gemsa).

Je vais encore “laisser des points d'aide” dans cette longueur sinueuse, complexe et fatigante. Petite pause pour étancher nos soifs, tout en découvrant l'impressionnante longueur finale, fissure rectiligne, de plus en plus raide, et de plus en plus rouge. Nouvelle performance athlétique du guide. C'est de l'escalade, ou de l'haltérophilie, cette voie ?

Au pied du mur. Je me suis cru malin en indiquant à Laurie une prise de pied gauche, tel un coach… qui restera scotché sous le premier spit, ladite prise de pied au niveau du casque. J'vois plus personne, Seigneur, ils m'ont abandonné ! Multiples essais, j'décolle pas… Mon inconscient topoïste m'a fait remarquer l'anneau de rappel en contrebas. Et voilà, “mon vieux”, tu vas faire ta nouvelle première : le refus d'obstacle ! Forfait ! Je parviens à m'expliquer et descend m'attacher au rappel. Puis Zian et Laurie me rejoignent. Plus penaud que penaud, je me confonds en excuses, et je suis “en même temps” (le macronisme d'altitude) soulagé de ne pas avoir eu à affronter ces 25 mètres (trop) difficiles.

Ci-dessus : l'arête des Rachasses, photographiée en 2010. Impossible de dire s'il s'agit de la face où nous avons grimpé, le secteur est trop complexe.

Rappel. Avec surprise, je m'aperçois que mes mains et bras sont constellés de griffures, éraflures et écorchures. Jolie métaphore de mes blessures d'amour-propre. Amour, cette pointe ? Non, môssieur, coït interrompu ! noterait le psy de service. Et puis merde ! Je descends avec application les quelque 55 mètres de rappel en grande partie surplombants. Ah, quelle aventure alpine, mes aïeux ! Du tire-bras avec du tire-clous bien corsé. La via corsica du jour. Les poignées de main sont enfin échangées entre les trois de la cordée. Là-haut, on était trop préoccupés. Je remercie Zian pour sa maestria, Laurie pour sa mansuétude bienveillante de “seconde” (le “troisième” étant resté en rade), tandis que nous vidons les gourdes d'eau et achevons les cacahuètes et autres vivres de course.

Ci-dessus : approche vers les Rachasses (2010), avant le ressaut du torrent.

Est-ce la légèreté soudaine d'en avoir terminé ? Nous dévalons jusqu'au refuge “comme des avions”, suivant les sentiers secrets “à la corse” (sic !) que Zian identifie entre rhodos et cailloux, effarouchant les promeneurs, tels des ours sauvages tout juste “réintroduits” dans le Massif.

Pour conclure, las de recopier mon carnet, je vous en livre quelques lignes d'écriture manuscrite, gageant que Google ne saura pas les indexer (quoique ?)

L'été de mes 60 ans (5)

En cours de rédaction…
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samedi 15 septembre 2018

L'été des mes 60 ans (4)

Épisode 4 - 30 juillet - Les Chéserys, “Balade pour V.V”

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Ah, les Chéserys ! L'amour fou des dalles de gneiss, qui me conduit pour la neuvième fois (*) dans ce secteur paradisiaque – n'ayons pas peur des superlatifs. L'équipe victorieuse de la Petite Verte est reconstituée : Zian-l'Argentéraud en premier de cordée, Laurie-du-canton-de-Vaud en co-seconde (ci-dessous).


Non sans malice, j'avais négocié un rendez-vous “sur place”, ce qui me permet de faire l'approche tranquillement, rejoint par les deux trailers à l'heure convenue – exactitude suisse de circonstance.
La voie de ce 30 juillet se situe dans le secteur “Aubade”, au développement plus important que les autres secteurs : plus de 200 m, contre 120 à 150 ailleurs. La photo de l'itinéraire publiée dans le topo de Burnier et Potard (références en fin de billet) donnait envie, malgré des cotations trop élevées semblait-il. Des recherches sur le web semblant les atténuer, c'était l'occasion de tenter cette “balade”, validée par Zian, un critère de confiance !

Cinq grandes longueurs vont s'enchaîner. Titillé par le topo, je bénéficie d'une concentration ad hoc. Avec Laurie, nous alternons – second(e) ou troisième. La première longueur, brève, est en 4c/5a. La seconde envolée s'achève par un petit mur en 5b+ subtil (ci-dessous).


Au-dessus, deux longueurs de dalles couchées (départ en 4c, puis 3a) forment un intermède esssouflant – tentation d'aller vite. Le finale est de très haute tenue : 50 mètres soutenus, en 5a/5b+, avec un passage louvoyant lisse et technique (un point de repos sur racine de rhodo, est-ce permis ?). À 4 mètres du relais, où Laurie et Zian m'observent tout sourire, il faut encore m'employer dans un ressaut délicat, cristallin, proche du granite. Un petit sapin marque la fin des difficultés.

La dernière longueur (50 mètres) se termine au pied d'un petit sapin

Pour m'encourager, Zian invente un de ses proverbes humoristiques : « Du 6a à 60 ans ? Du 7a à 70 ! » Merci, m'sieur le guide ! (Oui, je sais, ce n'est pas du 6a, c'est, comme le disent les contributeurs de CtoC : “une voie facile”).
Trois grands rappels nous ramènent au sol, d'où une descente dans les “teppes” permet de retrouver les sacs – et une gourde d'eau rêvée par des gosiers asséchés par le soleil et les rires.


Les rappels : d'abord le guide, ci-dessus, qui démêle les cordes et trouve les ancrages, puis les deux clients, ci-dessous Laurie qui entame le premier rappel


Même procédé pour le retour : je laisse courir mes jeunes amis, non sans avoir noté le lieu du rendez-vous : la Boërne, où nos soifs seront enfin vraiment étanchées, voir ci-dessous :

Paparazza : Laurie © en exclusivité

Après la “ballade” dans les dalles de gneiss, l'ambiance est au beau fixe à la Boërne. Que du bonheur pour cette journée gaie et ensoleillée !

Nous ne saurions trop vous recommander de vous procurer le topo “Vallée de Chamonix, sites d'escalade”, de François Burnier et Dominique Potard.
Le topo de “Balade pour V.V.” figure page 193 de l'édition 2015 (ISBN 978-2-910672-20-4).

La voie a été ouverte par François Burnier (également auteur du topo, donc), Victor Burnier et Denis Poussin en 2014.
Il semble bien qu'il s'agisse d'une “balade” (promenade) et non d'une “ballade” (musicale, aubade…)

Nos remerciements pour ce bel itinéraire !


(*) Le syndrome des listes va encore frapper :

1. Voie de l'EHM (5 juillet 1987)
2. Voie Blanche (1 long. D. et W. Ravanel) (5 juillet 1987)
3. Voie Jaune (26 mai 1991)
4. Voie Aubade (1 octobre 2011)
5. Voie La Blonde (24 octobre 2012)
6. Voie Greg Buffat (3 septembre 2014)
7. Voie La Rousse (3 septembre 2014)
8. Voie Rouge (19 juillet 2016)
9. Une balade pour V.V. (30 juillet 2018)