vendredi 5 décembre 2014

Freins stupides

Nous déplorons souvent dans ces lignes que l'on se manifeste de préférence pour s'indigner plutôt que pour s'extasier, pour déplorer plutôt que pour approuver. Désolés ! Mais l'information commande, et elle est cruelle, jusqu'au grotesque.

Dans L'Express de cette semaine, l'éditorialiste Christophe Barbier disserte sur les réformes Macron, et clame son impatience d'un “électrochoc” permettant de “briser les freins stupides du temps de travail”.


L'emploi de l'adjectif “stupide” indigne. Il témoigne de cette ivresse qui semble avoir atteint les débatteurs dans leurs opinions. Passe encore qu'il qualifie de “stupides” les 35 heures, encore faudrait-il argumenter. Mais en ce qui concerne les jours de repos, fériés, dimanches, vacances, là, le monsieur dépasse les bornes. Quoi ? Tous ces efforts, toutes ces luttes, tous ces progrès intervenus depuis les débuts de la révolution industrielle, il y a 150 ans, ne seraient que des stupidités ? Il y a de quoi s'indigner, non ? Quant à la “débauche”, oui, le terme convient : nous assistons à une débauche de revanche conservatrice et rétrograde, le tout sous couvert d'efficacité économique.

Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Matthieu Croissandeau, éditorialiste à l'Obs cette fois, lui répond indirectement en déplorant l'irresponsabilité de M. Gattaz : “Et pourquoi pas, demain, le retour des tâcherons ? L'abolition du droit de grève ou des congés payés ?”


Pour faire bonne mesure, nous ajouterons à la liste du cahier des doléances de MM. Gattaz et Barbier quelques-uns parmi d'autres “freins stupides” à éradiquer d'urgence : l'interdiction du travail des enfants (s'ils ne sont pas assez sages à l'école), celui des prisonniers (gratuit, s'entend), et, enfin, le passage de la durée maximale de travail hebdomadaire à 168 heures (au-delà, malheureusement, ce n'est pas possible…)

Le pire, dans tout cela, est encore que le débat et les propositions aient été lancés non par un gouvernement UMP, mais bien par un gouvernement “socialiste” – enfin, dans la dénomination ! Au moins l'alternance politique ne posera-t-elle pas de problème : il suffira de garder au gouvernement les mêmes, Macron, Valls et consorts, et tout se passera très bien.

Oui, je sais, j'exagère, mais, que voulez-vous?, la colère est mauvaise conseillère (quoique…).

Addendum du 8 décembre 2014 :
Sur le site de Marianne, un article de Bruno Rieth, qui évoque les réactions du PS en 2009, quand le gouvernement de l'époque avait proposé l'extension du travail dominical : http://www.marianne.net/Le-PS-vous-souhaite-un-bon-dimanche_a243186.html

Addendum du 10 décembre 2014
Les réactions de Martine Aubry, publiées par Le Monde (voir ce lien).
Quelques considérations qui méritent attention (les phrases en caractères gras sont soulignées de notre fait).
D’ores et déjà, 5 millions de Français travaillent habituellement le dimanche, et 3 millions occasionnellement. Leur fonction est nécessaire à la vie collective : la sécurité, les transports, la santé…, sans oublier les magasins alimentaires…
5 millions de Français, c'est déjà beaucoup. Sur une population active (effective) de 30 millions, cela représente tout de même 17% (plus du quart avec les occasionnels).
Par ailleurs, les petits commerçants, si importants pour le dynamisme de nos centres-villes comme de nos quartiers, déjà en butte à la concurrence des zones commerciales et de l’e-commerce, qui souffrent aujourd’hui de la crise économique, seront nombreux à ne pas résister face à l’ouverture le dimanche. Des dizaines de milliers d’emplois seront détruits, sans compter la dégradation des conditions de vie pour ceux qui survivront.
N'oublions pas, en effet, les petits commerçants, habituellement négligés par la gauche pour des raisons de clientèle électorale. Une fois encore, le manque de réflexion est patent : on compte d'éventuelles créations d'emplois (aléatoires) sans compter les destructions (plus que probables).
Le volontariat est mis en avant, pour récuser toute régression sociale. Croire que les salariés vont de gaieté de cœur travailler le dimanche, en décalage avec la vie de la société, sous prétexte qu’ils n’ont pas d’emploi ou un salaire majoré, montre une profonde méconnaissance de la réalité. En période de chômage de masse, on ne refuse pas de travailler aux horaires que demande l’employeur.
L'argument est de bon sens. Où a-t-on vu que les choix des salariés étaient 100% libres ? Dans un épisode des Bisounours ?

Addendum du 11 décembre 2014
Une information du Monde, reçue hier :


C'est ce qui s'appelle “se raccrocher aux branches”. Pourquoi cette proposition ne figurait-elle pas dans le projet initial ? Elle recèle un effet pervers : dans la mesure où nombre de contrats de travail dans le tourisme sont saisonniers, intérimaires ou en CDD, il ne sera pas difficile de réduire la rémunération de base afin que la compensation n'entraîne pas de hausse des salaires. Et cela réduira de facto les salaires pour les autres jours de la semaine.

D'une façon générale, cette question du travail dominical est abordée sans vision d'ensemble, comme s'il s'agissait juste d'enfoncer un coin dans les principes, pour mieux les détruire ensuite. Manuel Valls trouve “passéistes” ces principes-là. Libre à lui ! Le plus désagréable reste de lire, dans Le Monde toujours, qu'il s'agit avant tout de montrer aux autorités de l'UE que la France sait entreprendre des réformes structurelles. Des offrandes sur l'autel du libéralisme. On a les idoles qu'on peut… mais l'idée européenne ne pourra qu'en pâtir. Détestable bilan !

 

jeudi 27 novembre 2014

Une performance dans le métro parisien

Mercredi 26 novembre 2014

Je me trouvais à la station de métro Corentin-Cariou, à Paris.
Je disposais de pas mal de temps avant de rallier la gare de Lyon, et une idée m'est venue, saugrenue autant que soudaine. Emprunter la minuscule ligne 3 bis du métro parisien, ce petit tronçon de 4 stations “débranché” de sa grande sœur la ligne 3 pour cause de prolongement à Gallieni, au tout début des années soixante-dix. Il me semblait en effet me souvenir que je n'avais jamais parcouru cette ligne délaissée…

L'expérience s'est transformée en une véritable “performance”.
Aucune application de mobile, logiciel RATP ou PLI (Plan Lumineux d'Itinéraire) ne serait jamais capable de fournir la solution. Comment se rendre de Corentin-Cariou à Gare de Lyon en empruntant le maximum de correspondances ? En l'occurrence : 7 lignes, 6 changements, 22 stations. Une performance d'art conceptuel donc, n'ayons pas peur des mots, à l'exact opposé de ce que l'on imagine d'habitude, à savoir aller le plus vite possible d'un point à un autre. Cette fois-ci, il s'agissait au contraire de chercher le plus compliqué, le plus lent aussi, dans une optique de pure fantaisie.

Et me voici (presque) sûr d'être le tout premier usager du métro parisien à avoir jamais parcouru délibérément (et de façon préméditée !) cet itinéraire aussi sinueux, en dépit des millions, voire des milliards de trajets que des humains ont accomplis sur ce réseau. Jugez-en.


  • Départ de Corentin-Cariou, ligne 7
  • Changement à Louis Blanc - ligne 7bis
  • Changement à Place des Fêtes - ligne 11
  • Changement à Porte des Lilas : ligne 3bis - le cœur de la performance !
  • Changement à Gambetta - ligne 3
  • Changement à Père Lachaise - ligne 2
  • Changement à Nation - ligne 1
  • Arrivée à Gare de Lyon

Combien de temps pour un tel “voyage” ? Une heure exactement, ni plus ni moins. Le tout pour le prix d'un unique ticket de métro…

Chemin faisant, j'ai constaté l'extrême diversité du matériel roulant selon les lignes, surtout sur les plus petites, nombreuses dans ce parcours. Après les rames bien connues de la 7 (des MF77 en jargon), ce fut le curieux “BOA” de la ligne 7 bis, un matériel articulé précurseur, une sorte de prototype, grinçant et cahotant, unique en son genre. Sur la ligne 11, autre ligne “courte” (terminus à Châtelet, en plein centre de la ville), les désormais vénérables métros sur pneus datant du début des années soixante, sur lesquels les atteintes de l'âge étaient bien visibles. La ligne 3 bis disposait quant à elle de rames des années soixante (les MF67), de seulement trois éléments, qui semblaient perdus dans ces stations au gabarit habituel. La ligne 3 était parcourue de ces mêmes MF67, aux intérieurs rénovés, avec des plans de lignes aux stations s'allumant en fonction de la progression du parcours. Contraste avec les MF01 de la ligne 2, parmi les plus modernes du réseau, d'un seul tenant comme ceux de la 7 bis et ceux de la ligne 1, qui plus est automatiques, qui me déposèrent enfin à la Gare de Lyon.