jeudi 4 septembre 2014

Aventures alpines : la via de Lognan

Depuis quelques années, nombre de “via corda” ou “via cordata” ont été tracées dans les massifs alpins. La définition ? Elle varie : parfois, il s'agit de “via ferrata” sans câbles – mais avec des éventuelles prises artificielles (barreaux, pédales) – d'autres fois de voies d'escalade peu difficiles, équipées de relais et de balisages, sans aucun artifice pour faciliter la progression.

Aventures alpines à Lognan
Récemment, j'ai eu le plaisir – et l'honneur ! – de gravir la via corda de Lognan guidé par son auteur, qui l'a imaginée, tracée et équipée au début de l'été 2014. Zian Charlet nous propose un itinéraire un cran au-dessus de ce qu'on entend habituellement par “via corda”. “Aventures alpines à Lognan” combine en effet une approche dans un cadre sauvage et un terrain morainique, suivie d'une escalade de dalles avec des passages de 4b (voire 4c), et d'un finale de randonnée escarpée et technique – pour laquelle il faut rester encordé.


Il s'agit donc d'une véritable petite course en montagne, se développant sur 800 mètres de dénivelé, soigneusement balisée et équipée pour l'assurage : spits de passage et de relais, amarrages et cordes fixes dans la randonnée supérieure. Une expérience certes ludique, mais toujours sérieuse, qui pourrait servir de test à ceux qui envisagent par exemple d'aller au mont Blanc par l'aiguille du Goûter.

Pour avoir gravi les deux via corda des Mottets, je peux préciser que celle-ci est à la fois plus difficile (ou moins facile selon les pratiquants) et de plus d'ampleur en raison de son approche et de sa sortie inattendues. Leur point commun est d'aboutir directement à un lieu où l'on peut se restaurer généreusement, et où l'on est accueilli avec convivialité : la buvette des Mottets dans un cas, le refuge de Lognan (2032 m) dans l'autre.

Acte I : approche sauvage
Dix minutes après le parking des Grands Montets, on dépasse la Crèmerie du Glacier (et l'héliport) et suit un sentier bien tracé qui, bientôt, débouche dans une gorge étroite. Des panneaux EDF nous signifient que nous sortons du monde civilisé. Tout comme en hiver, d'ailleurs, quand on va gravir les cascades dites de La Crèmerie, situées sous la piste de ski de Pierre à Ric. Des souvenirs hivernaux !


Le cheminement ressemble étrangement aux moraines de la Mer de Glace, mais avec un torrent qui coule au milieu. Il faut passer sur sa rive droite, et donc le traverser “au mieux”. On se trouve dans une zone qui, il y a seulement vingt ans, était encore remplie de la glace de la langue terminale du glacier. Lorsque la gorge s'élargit (on est à peu près à l'aplomb de la Pierre à Bosson), on franchit de nouveau le torrent pour rallier la rive gauche, là où démarre l'escalade : marque à la peinture jaune “CLA”. Sur la photo ci-dessous, on en a un aperçu au fond et à droite.


Il y a quelque chose de fascinant à traverser ces lieux sauvages, alors qu'on est à proximité immédiate d'une montagne très aménagée : station de ski des Grands Montets, installations EDF de captage d'eau… Qui l'eût cru ? Qui aurait cru qu'au fin fond de cette gorge se cachaient d'amusantes dalles rocheuses qui attendaient depuis des décennies les grimpeurs ?

Acte II : escalade de dalles

Ce sont pas moins de 11 petites longueurs qui ont été tracées par Zian ! En dénivelé, on ne dépasse guère les 200 mètres. La ligne directrice, en diagonale et complétée de traversées (marche), représente beaucoup plus en mètres d'escalade. On peut gravir ces longueurs en (bonnes) chaussures de randonnée – des Vibram sont recommandés.
Les passages de 4b en paraîtront d'autant plus délicats, petites prises de pied et presque rien pour les mains… Après les six premières longueurs, on traverse quasiment de niveau puis on remonte deux nouvelles longueurs d'escalade, jusqu'à une terrasse spacieuse, tapissée de mousses vertes : la “Nationale 7” (photo ci-dessous, vue sur le glacier imprenable).


En chaussures de randonnées, il faut retrouver des réflexes anciens – ou les acquérir pour les plus jeunes – et jauger l'adhérence des semelles, inférieure à celle de chaussons d'escalade. Et, ici, le salut ne viendra pas des prises de main, qui ne sont là que pour stabiliser le corps, certainement pas pour le tirer ! Le 4b devient, dans ces conditions, un défi proche du 5b en conditions “normales”. Voilà qui pimente l'expérience.


Bien sûr, il n'est pas indispensable de tirer toutes les longueurs en relayant, à condition que tant le premier de cordée que le second sachent communiquer pour éviter tout problème. Zian s'arrêtera bien quelques fois pour veiller à ma progression. Globalement, l'escalade peut être rapide si on se coordonne bien. Et rien n'empêche de rester bons-vivants, en prenant un casse-croûte sur le “parking” de la nationale 7 !

Ci-dessus : un OVNI nous surveillait… Comme quoi, même en ces lieux sauvages, tout peut arriver !

Les trois dernières longueurs figurent parmi les plus belles : un joli finale. Traversée sous un ressaut (attention à la tête !) le long d'un étroit balcon ; franchissement d'un bombement un peu plus redressé que les autres – 4c, « Ne tape pas sur le rocher, il ne t'a rien fait ! » observe Zian tandis que je tente de faire adhérer la main gauche avec vigueur ! ; traversée horizontale sur une dalle inclinée sans aucune prise de main, imposant de tester l'adhérence de la totalité des semelles.

Acte III : randonnée dans la jungle


Le regard concentré sur le rocher, je n'avais pas vu que l'ambiance devenait spectaculaire : on se trouve juste au-dessus du glacier fossile, cette langue glaciaire désolidarisée depuis deux décennies de sa source. Au fond, la muraille de séracs qui en atteste.

Curieux mélange : nous sommes dans un monde perdu, avec les traces de la civilisation au-dessus de nos têtes – le téléphérique EDF, qui dessert la prise d'eau.
Une balise jaune propose soit de monter, soit de descendre. En effet, les amateurs d'escalade plus difficile pourront faire un rappel de 15 mètres jusqu'au glacier, et aller gravir l'éperon à Kikounet, 4 longueurs en bon 5b pour lesquelles des chaussons d'escalade sont recommandés ! Ce n'est qu'une option. On peut tout aussi bien partir droit au-dessus, dans la “jungle”… Une jungle très civilisée cependant.
Ci-contre : le “monchu” ravi de son “aventure alpine”. L'éperon à Kikounet est visible à droite du chapeau !

Bref rappel historique : dans la première moitié du XXe siècle, alors que glacier était incomparablement plus volumineux, il était possible de le traverser, comme en atteste la vieille carte reproduite ci-contre (relevé de 1948). Un sentier descendait donc du refuge de Lognan, tandis qu'un autre, sur la rive droite, permettait de rallier ensuite le Planet. De nos jours, le sentier, devenu inutile et ne débouchant sur rien, est désaffecté… Sauf que Zian l'a exhumé de la couche de rhodos, herbes et arbustes qui l'envahissaient, retrouvant son tracé primitif. Encore fallait-il parcourir la zone mise au jour par la décrue du glacier, soit plus de 300 m ! Sur la carte, la glace est à 1875 m environ. Aujourd'hui, elle est sous les 1400 m… Le parcours des 300 mètres de la “jungle” pourrait faire l'objet d'une cotation “rando” difficile. R4 par exemple ! Ici, le terrain a été certes tracé (au coupe-coupe, comme dans les vraies jungles), mais il est souvent humide, herbeux bien sûr, et les cailloux qui le jalonnent manquent d'adhérence. Si la progression est facilitée par quelques cordes fixes, et même une chaîne datant des origines du sentier, il faut rester encordés, quitte à faire quelques relais pour s'assurer.

Un gros arbre, entouré d'un câble, marque la fin des difficultés. Un “broc” – ou “brai” – a été posé là par Zian afin d'annoncer votre retour à la civilisation. Au-dessus, les lacets réguliers de ce “sentier des Vieux” mène en une demi-heure au refuge, que l'on n'aperçoit qu'au tout dernier moment. C'est l'heure des agapes !


Le topo d'Aventures Alpines à Lognan


L'ensemble de l'itinéraire fait l'objet d'un balisage à la peinture jaune. Dans la première partie, le cheminement peut évoluer en fonction des caprices du torrent. La “via” évolue en terrain certes signalé, mais l'ensemble se situe dans un domaine “montagne”, avec ses aléas et les précautions qui en découlent, en particulier le débit du torrent, à estimer et surveiller. À noter que l'escalade n'est jamais facilitée par des artifices. La randonnée “jungle” est, en revanche, complétée de quelques cordes fixes.

Le dénivelé représente 800 mètres au total, une jolie bambée. Un horaire moyen pour parcourir l'itinéraire est de l'ordre de 4h30 : 1 heure d'approche, 2 heures d'escalade, 1h30 pour la randonnée conclusive. Mais on peut mettre beaucoup plus de temps – ou beaucoup moins si l'on a un tempérament de “trailers”.
Descente au choix… par le téléphérique de Lognan (à 20 minutes du refuge) ou par les sentiers habituels (1h30).
Matériel : 6 dégaines et une corde de 40 mètres.

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