lundi 5 septembre 2016

It's only rock climbing, but we like it : la “Saumonée”

Dix heures du matin, ce samedi du mois d'août. La benne du téléphérique vient de nous déposer au sommet du Brévent (2525 m), d'où nous descendons en direction de l'objectif du jour, la voie d'escalade “La Saumonée”. Ambiance détendue : quel contraste avec tous ces “ultra” qui nous entourent ! Les ultra-trailers, en train de courir en ce moment même comme des fous sur le tour du Mont-Blanc; les ultra-windsurfers, que nous venons de voir tomber comme des pierres depuis la terrasse sommitale, voler au ras des aiguilles et des sapins, et atterrir une minute plus tard à Chamonix…

Le mont Blanc en plein centre, les regards convergent vers la longueur finale de la “Saumonée”, qui démarre à proximité du bloc pointu sur la droite. Ce sera pour tout à l'heure.

C'est une cordée de trois qui s'est formée au gré des circonstances. Une cordée rassemblant trois générations : le tout jeune Jules, le déjà bien vieux Jean-Luc, conduits par le guide Zian, deux fois 24 ans d'écart – à vous de résoudre cette équation à trois inconnues !

Arrivée au gendarme pointu : Jules, une cordée britannique, et, bon dernier, l'auteur de ces lignes.

Évitons si possible d'envartoiller les cordes, ce serait très mal vu par le guide (qui prend la photo).

Ah ça, on ne pourra se plaindre d'une approche trop longue – 20 minutes de descente –, ni d'un retour trop pénible – 8 minutes chrono ! C'est que la voie ouverte par le guide Manu Méot, Morgan et Jérémy Franc les 13 et 14 août 2001 fournit un parfait exemple de l'“escalade-plaisir” vantée dans le topo publié aux éditions Olizane par Hervé Galley.

(1) L'attaque, invisible (2) Un grimpeur au premier relais (3) Le dièdre fissuré (4) Le gendarme pointu (5) Le sommet du bouclier de dalles (6) L'attaque des cannelures (7) Le sommet (8) Vers la longueur finale.

L'aspect a priori “décousu” de l'itinéraire disparaît dès que l'on commence à grimper. Le rocher est excellent, et la plupart des longueurs sont typées, de caractère, dans des registres variés : dièdre à feuillets et fissures, bouclier de dalles, cannelures raides à becquets parcimonieusement disposés, arêtes aériennes et délicates. La difficulté reste homogène en quatrième degré, plutôt à majorité 4c, avec quelques brefs passages de cinquième degré.

Ci-contre : une cordée dans la première longueur. Le mur de pierres sur la droite n'est aucunement naturel (et la voie n'y passe pas, d'ailleurs). Selon toute probabilité, il doit s'agir d'une sorte de paravalanche…

Le passage-clé (crux), un mouvement de 5b, exécuté par Zian “façon danseur”, pour dépasser un petit surplomb.

Jules en pleine “lecture” des prises…

… consent néanmoins à prendre la pose, et avec le sourire s'il vous plaît !

C'est là qu'il faut “se lâcher”, avoir le bras long…

… pour passer du bon côté ! (“Là, me suis-je dit in petto, va falloir assurer, mon bonhomme !”)

La sortie du même bouclier. Notre suiveur britannique reaches the belay, tandis que sa seconde l'assure 25 mètres plus bas.

Et l'harmonie de la cordée sera un motif supplémentaire d'agrément. Notre jeune Jules grimpe avec concentration, jamais tenté par le moindre point d'aide – contrairement au vieux monchu, qui ne cédera cependant pas à la tentation malgré deux passages… diaboliques. Ce ne sont que politesses au départ des relais, tandis que Zian s'assure avec sa technique et sa verve habituelle que nous progressons en toute sécurité.
Le T-shirt que j'ai choisi ce matin-là représente Tintin à New York. Il intrigue mon compagnon de cordée, au point qu'il me pose une question-piège : Tintin est-il blond… ou roux ? Diable ! Je n'y avais guère songé, malgré une lecture des albums remontant à l'époque de ma première dent de lait mise sous verre (une recherche sur le web montre que le débat n'est pas tranché).

Le rappel de dix mètres, notre guide en pleine action.

Ci-contre : leçon du guide à son élève (peu attentif ?). Il faut rappeler la corde, en donnant un coup de fil sur la verte. Rien compris : quel rapport avec mon smartphone et l'aiguille Verte ?

Dans ces moments, il y a comme une légèreté, une félicité calme et intense qui émane de chaque mouvement d'escalade. La toile de fond – faut-il le rappeler ? – est incomparable et contribue à l'allégresse de ces deux heures et demie de progression.

Après le petit rappel, la cordée traverse une allée de blocs pour se rendre au pied d'une très belle longueur en cannelures, 30 mètres soutenus en 4c, avec un pas un peu plus dur à mi-parcours, bien décrite par Hervé Galley : “assez chamoniard, prises franches mais espacées”. Et là, reconnaissons que Jules a droit à un supplément de bon 5b, jeunesse oblige !

Que se passe-t-il ? Les vétérans envoient carrément le plus jeune en tête. Zian chausse ses baskets, et le monchu s'interroge.

Après tout, pourquoi ne pas s'offrir une petite variante, chemin faisant ?

À la sortie de l'ultime relais, une chanson des Stones (pierres !), venue d'on ne sait où, se fait subitement entendre, affirmant : “It's only rock'n'roll, but I like it”. Enlevez le “roll” et vous avez la devise de cette ascension.

It's only rock climbing, but we like it. Le leader britannique en haut des cannelures.

Ce n'est pas fini ! La voie se poursuit par une ultime grande longueur de 40 mètres (divisible) sur le flanc gauche de la falaise-école du Brévent. Une moitié en 4b délicat, une autre en 3b aisé. Les nuages annoncent l'orage spectaculaire qui éclatera longtemps après notre retour dans la vallée, à l'heure du dîner.

Belle ambiance dans la longueur finale.

Pour le moment, c'est l'heure du déjeuner : midi et demi au second (et vrai) sommet de “La Saumonée”, poignées de mains et remerciements au guide pour ces quelque 200 mètres de joie de grimper, félicitations à Jules pour sa gentillesse et son application !

Chaleureux remerciements aussi aux auteurs de la voie, au premier rang desquels Manu Méot, dont j'avais également gravi Label Virginie l'année dernière. Sur le nom de la voie, il semble qu'une transmission orale, ou bien on ne sait quelles coquilles éditoriales, l'aient fait progressivement évoluer de “Saumonée” à “Somonée” puis à “Somone”. Y avait-il un rapport avec les stries de la chair du saumon, ou bien une autre explication existe-t-elle ?

Scoop : dans le bouclier de dalles, nous avions aperçu des scellements, sur la droite de l'itinéraire. Sur Camp-to-Camp, j'apprendrai par la suite qu'une cordée avait rencontré le “maître Piola” en personne, en train d'ouvrir une nouvelle voie dans ce secteur. Voilà qui donne l'impression, tandis qu'on enregistre sa chanson dans un studio, d'y croiser Paul McCartney !…

mardi 19 juillet 2016

Les Chéserys, voie Rouge

Était-ce la chaleur ? L’approche des coureurs du Tour de France ? L’angoisse du gardien de but de l’Euro ? Le “monchu” a refusé la suggestion initiale de son guide – rébellion ? – et préféré retourner aux Chéserys, où il a pourtant déjà gravi moult itinéraires. Collectionnite ? Ce pourrait être un début d’explication. Mais quand on aime, on ne compte pas… sauf l'auteur de ses lignes, qui totaliserait donc 8 voies aux Chéserys, soit de gauche à droite : Aubade, Blanche (avec variante David et William Ravanel), voie de l'EMHM, Blonde, Jaune, Rousse, Greg-Buffat… et donc cette Rouge.

Sortie du passage délicat de la longueur 1. À droite du casque, on devine le sac à dos déposé à l'attaque.

Il s’agissait de « se remettre sur les pieds »… sauf que le pas d’attaque est un rétablissement sur les mains. Ensuite, tout rentre dans l’ordre du monde des dalles, avec une succession de longueurs dont chacune comporte un passage technique, bref mais sérieux, entre le 4c et le 5b. Le passage le plus amusant est la fissure au-dessus de la deuxième terrasse, inattendue aux Chéserys.

Vue plongeante depuis le relais final : le “monchu” au bout de la corde de 60 mètres.

Une corde absolument neuve, deux brins de soixante mètres, l’un bleu, l’autre vert, allaient m’assurer tout du long de cette voie, maniée par Zian avec le soin et l’adresse du pro. De quoi “enchaîner”, comme on dit, de belles envolées. Une vingtaine de mètres pour commencer – faut se réacclimater – puis deux longues séquences de soixante mètres chacune. Voilà qui permet de s’employer, tout en s’économisant pour tenir la distance.

 Arrivée au dernier relais, deux images extraites d'une vidéo.

Que de beaux mouvements dans ces 150 mètres ! Si certains passages nécessitent un examen soigneux du rocher, ils sont toujours gratifiants, variés, pas toujours “en dalle” contrairement à ce que le secteur laisse entendre. Lors d’un rappel, nous avons reçu la visite d’un chamois, évoluant dans le secteur de la voie “La Rousse” avec une aisance qui donne envie de se réincarner dans la peau d’un tel animal, ah ouiche !

Ce chamois musarde dans les dalles, à proximité immédiate de la voie “La Rousse”, dont on distingue le “mini-surplomb” sur la droite.

De vrais moments de bonheur, tout simple, sous les doigts et les pieds, grâce encore à Zian, qui a veillé sur moi avec “coolitude” et adresse tout au long de cette chaude demi-journée. La corde bleue, lors de son tout premier rappel, a tenu à affirmer son caractère, sans pour autant désarçonner son propriétaire : il faut juste savoir “parler à ses cordes”, non mais !

Le second de cordée au dernier relais. Il faut, encore une fois, remercier Zian pour avoir “assuré” non seulement la conduite de la cordée, mais aussi pour ses prestations de photographe et vidéaste de l'ascension.

La voie Rouge figure parmi les itinéraires historiques de la falaise, ouverts à partir de 1969 par les guides d’Argentière, et baptisés de noms de couleurs : voies blanche, bleue, noire, jaune et rouge – en attendant que d’espiègles ouvreurs du nouveau millénaire ne leur adjoignent une “brune”, une “blonde” et une “rousse”, ces deux dernières ayant vu passer les chaussons de l’auteur de ces lignes et de son guide, Zian.

Topo :
Beaucoup d'efforts ont été déployés pour reconstituer le déroulement de l'escalade, y compris en repérant l'heure sur les clichés, ou en comparant avec d'autres topos, comme ceux d'Hervé Thivierge, de Michel Piola, des guides Olizane, Vamos ou de Dulac et Perroux. Comme toujours, il mérite vérifications et validations : n'hésitez pas à commenter cet article de blog si vous avez des précisions.

La voie démarre au pied d’un petit éperon arrondi de couleur verte. Si on descend encore un peu et qu’on le contourne, on tombe sur le départ de “La Rousse”. À gauche, dans une dalle surmontée de surplombs monumentaux, on devine les gollots d’anciennes variantes probablement devenues dangereuses en raison de la vétusté du matériel (signalées par Dulac et Perroux en 2001 dans leur topo).
Le départ exige un rétablissement (5a) pour se placer dans l’axe de dalles arrondies (4b) terminées par un ressaut plus raide un tantinet technique (5b). La longueur suivante est plus relax (4b, 3b) et conduit sur une confortable vire, au pied d’une vraie fissure à feuillets négociable par des coincements de mains et opposition des pieds (4c), suivie d’un pas de 4c dans un petit mur, jusqu’à une terrasse spacieuse. Au-dessus, un ressaut se franchit par une fissure (4c) ou une dalle sur sa droite (5b, délicat). La petite longueur qui suit se termine par une sorte de mini-dülfer (4c). Ultime et courte longueur, plus facile, bombement en petit 4 et dalles couchées en 3. On doit pouvoir poursuivre au-dessus dans du terrain facile. Descente en rappels plus ou moins nombreux selon les cordes employées et la compétence de celui qui les pose. Zian en a installé deux, qui nous ont ramenés au sol, largement à gauche de l’attaque.

dimanche 3 janvier 2016

Ascension de Fourviere par la montée de Lange

Topo : ascension de Fourvière par la voie de Lange
Itinéraire ED sup., passages de 6e et de 25°, se munir d'un matériel varié, coinceurs et friends de toutes les tailles, en privilégiant les n° 2 et 4. Corde de rappel inutile. Emplacements de relais assez rares.

Vue sur la montée de Lange.

Marche d'approche
De Villeurbanne, suivre en ligne droite le cours André Philip. Passer sous la voie ferrée (port du casque recommandé), longer le Parc de la Tête d'Or, et, toujours en directissime, parcourir en intégralité la rue Montgolfier (soutenu, 6e). Venir buter sur l'église de la Rédemption. La contourner par la gauche (délicat). Traverser l'avenue Foch (exposé), et prendre à droite la rue Sully. On débouche sur le quai de la Serbie. Franchir le torrent du Rhône grâce à un pont jeté au-dessus des eaux (aérien). Par une succession de passages-piétons (sinueux), prendre pied sur la place Louis Pradel (0h30, depuis le départ).

Descendre légèrement sur la gauche (terrain glissant, crampons utiles en cas de neige) et identifier une ruelle sombre et étroite qui longe sur la droite le massif bloc de la mairie. La suivre (malaisé) jusque sur la place des Terreaux, que l'on traverse (passages en dalles soutenus). Emprunter alors la rue d'Algérie jusque sur les rives du torrent de la Saône. Un nouveau pont, encore plus aérien, permet d'atteindre la base de l'escalade finale, sur la gauche de la gare Saint-Paul (0h10 depuis la place Louis Pradel).

Itinéraire d'ascension

Attaquer directement l'escalade par une succession de marches : la montée des Carmes déchaussé(e)s (en pratique, mieux vaut se chausser à cet endroit, semelles techniques recommandées). La pente, déjà raide, ne cesse de se redresser (rampes au milieu du passage). Être attentif pour découvrir sur la gauche un étroit passage : une plaque indique “montée Nicolas de Lange”. C'est le passage-clé (le crux) de la voie. Suivre les marches, de plus en plus escarpées (20° d'inclinaison, quelques passages à 25°).

Compter 560 marches, avec méticulosité. Une rampe, située rive gauche (sens orographique) peut faciliter l'escalade, mais il est possible de passer en libre, sans points d'aide ni de repos. Ne pas se décourager.

Bientôt, la Tour Métallique se profile dans l'axe de la montée. C'est là que cessent les marches, pour un ultime passage en pente douce menant à la basilique de Fourvière (0h15 depuis l'attaque).


Un panorama large et riche s'offre aux yeux du grimpeur. Au premier plan, les quatre sommets lyonnais, de gauche à droite : tour Incity (202 m, aussi nommée “le Briquet”), tour Sans Nom, tour Oxygène (117 m), tour Crédit Lyonnais (165 m, aussi nommée “le Crayon”) et, en arrière-plan à gauche, le mont Blanc (4808 cm).

Descente
La descente peut s'effectuer au choix par un funiculaire (raide), ou les jardins du parc des Hauteurs (nombreux lacets sinueux, ou escaliers directs très raides) qui débouchent sur la montée des Chazeaux… que l'on descend. C'est donc la “descente des Chazeaux” dans ce sens de parcours. On rejoint ainsi le Vieux Lyon (0h15).

Relevé effectué durant l'ascension, le 3 janvier 2016, de 12h30 à 13h25.

vendredi 7 août 2015

Le mont Blanc interdit ?

Le 6 août, le préfet de Haute-Savoie et le maire de Saint-Gervais ont publié pour la seconde fois de l'été un arrêté de fermeture du refuge du Goûter, sur la voie normale du mont Blanc, et déconseillent l'ascension par cet itinéraire.

Le tristement célèbre couloir du Goûter est en effet devenu encore plus dangereux depuis que la sécheresse a fait disparaître la neige qui le garnissait. Ce n'est d'ailleurs plus un couloir, mais bien un éboulis. Un article sur le site de 20minutes rappelle que ce sont environ 17000 alpinistes qui empruntent chaque année l'itinéraire, un record absolu de fréquentation en montagne. En une vingtaine d'années, 74 personnes y ont trouvé la mort, ce qui est à la fois énorme – en termes de drames humains – et presque miraculeux quand on songe à l'exposition qu'induit cette quantité exceptionnelle de passages.

Désormais, que faire ? Dès lors que les autorités administratives ont cru bon d'intervenir, et on peut difficilement les en blâmer, elles devront sans cesse renouveler ce type de décision, au risque de voir leur responsabilité engagée lors d'un futur accident. Pour les années à venir, la voie normale du mont Blanc semble condamnée pour juillet et août, alors même que la construction du nouveau refuge représentait un investissement majeur, et que les prétendants à la voie normale ne vont pas renoncer aussi facilement.

Sur ce blog, nous avions suggéré la prolongation du TMB du Nid d'Aigle jusqu'à l'aiguille du Goûter, histoire de mettre les pieds dans le plat, non sans humour – même si certains lecteurs n'y avaient guère été sensibles ! Un commentaire dénonçait une “idée de maboule” (sic) ! Au-delà de cette (aimable) provocation, que reste-t-il comme solution ? Nous n'en voyons qu'une seule. Car l'alternative est implacable : soit la voie normale du mont Blanc restera “fermée” d'une façon ou d'une autre, soit il faudra bien trouver une solution. Celle-ci ne serait-elle pas d'imaginer un moyen de limiter l'exposition aux dangers du “couloir” ? Elles ne sont pas nombreuses : la principale serait de creuser une galerie permettant de passer sous ledit couloir. Nous n'avons pas les compétences techniques pour en estimer la faisabilité, encore moins le coût. D'autres l'auront certainement fait.

Cette galerie entraînerait un nouvel accroissement de la fréquentation ? C'est probable ! Mais comment procéder autrement ? À défaut, il faudra bien reconnaître que l'itinéraire n'est plus fiable. Et, dans ce cas, le refuge construit à grands frais pourrait bien devenir inutile, car fermé la plupart du temps. Paradoxal !

Quant aux itinéraires alternatifs, vieille rengaine (1), ils sont bien sûr nombreux, mais exigent tous des compétences alpines et une endurance qui dépassent de loin celles de la voie du Goûter, et ne pourront jamais convenir aux 17000 usagers annuels évoqués plus haut.

Quoi qu'il en soit, si l'on devait prendre un pari, c'est bel et bien vers une limitation autoritaire des passages que l'on s'orientera. Aussi révoltant et désespérant que ce soit, difficile d'imaginer autre destin pour la voie normale du mont Blanc – qu'il vaut mieux ne plus qualifier de “royale”.

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(1) Sur l'article de blog précité, plusieurs commentateurs bottaient en touche en se vantant de leur ascension hors saison, ou par l'itinéraire italien, sans comprendre que leurs démarches, certes louables, n'étaient pas généralisables. Autant dire que, sous prétexte qu'on est un grand alpiniste, on conseille de monter par le pilier central du Frêney et de redescendre par l'éperon de la Brenva… Cela ne fera pas avancer le débat.

 Ce n'est pas une raison pour tourner le dos au mont Blanc !

dimanche 2 août 2015

Une escalade labellisée

À quoi tient le choix d'une course en montagne ? À ce subtil mélange entre disponibilité des protagonistes – guide et client –, météo et idées évoquées par chacun.

Samedi 1er août, journée de pluie, bienvenue en cette période de sécheresse, mais faisant peser comme un aléa sur le projet du lendemain. D'où le report du départ à une heure tardive : 10 heures, le temps que le rocher veuille bien sécher. Vous allez rire (enfin, j'espère) : dans un rêve récurrent, je me vois souvent attendre un guide pour partir en course, et les heures s’égrènent sans qu'il ne se manifeste. Une récente version voyait ledit guide proposer d'aller au mont Blanc par les trois monts en prenant la benne de 11h30 à l'aiguille du Midi. Fantaisies oniriques !

Ci-dessus : la pluie a semé des perles au creux des rochers…

Dimanche 2 août. Je mets en pratique le fantasme : levé dès 6 heures, je lambine à préparer mon sac, enfiler mon baudrier (si, si, ce sera toujours ça de moins dans le sac, et j'aurai moins de choses à faire à l'attaque), tout en avalant cafés sur cafés. Est-ce bien raisonnable ?

Je retrouve Zian à la station du téléphérique de Planpraz comme convenu. Sur le coup des 10 heures (à l'horloge du Clocher de Planpraz), nous entamons la marche d'approche. De belles écharpes nuageuses jouent encore à cache-cache avec le soleil. Le rocher sera-t-il sec ?
Au bout d'un quart d'heure, nous quittons le sentier du col Cornu pour partir droit dans les pentes, suivant une vague sente, tracée par les prétendants au “Label Virginie” – car c'est la voie qui est au programme. Bigre ! Ça grimpe (pas au sens du jargon de l'escalade) ! Rhodos humides, cailloux et terre grasse se suivent et se ressemblent. La sueur coule abondamment sur mes tempes… Je me remémore la boutade entendue la veille : “Vous allez rencontrer des vaches, dans cette voie…” Et, de fait, deux d'entre elles broutent à l'attaque. J'évite de les déranger.

10h45. C'est parti ! Zian s'équipe, m'encorde et… file tandis que j'achève mes préparatifs. Sans vergogne, il enchaîne les deux premières longueurs. Après un premier mur que je négocie sur la gauche (en contravention avec le topo), se présente un ressaut d'une vingtaine de mètres. Une cordée y est engagée, la seconde va partir. Par politesse autant que pour être tranquille, je lui propose d'y aller la première. Rien à faire. Elle insiste. Va falloir assurer, comme dirait Lucien. Surtout que je n'ai pas la banane, et que le passage est complexe. Une vague cheminée à droite, revenir à gauche – pas moyen de franchir cette (censurée) d'arête… Un point d'aide pour se rétablir. Ça commence bien ! La suite, soutenue, est heureusement négociée en bon style. La cordée qui nous suit me demande mon prénom, m'encourage… et ajoute une petit blague : “Allez, Jean-Luc, grimpe, plutôt que de draguer !” (Rectification immédiate, à la demande expresse des ayants droit : Virginie sera déçue – ou soulagée –, je suis totalement mobilisé dans la recherche des prises).

Relais. Zian s'enquiert de ma forme et repart. Petit mur à feuillets-réglettes, qui se révélera aisé, moyennant quelques zigzags adéquats. Au-dessus, c'est le ressaut central, le plus haut, au moins 30 mètres. C'est la foule au pied du mur. Je contourne une cordée familiale : le père en tête, la mère et sa fille (8 ans maxi) en secondes. Ce n'est pas toujours facile de se sentir vaguement observé, même si l'ambiance est tout ce qu'il y a de bienveillant. L'escalade reste raide, rebord d'éperon en main droite, mouvements assez complexes en dalle sur la gauche, un passage mouillé, lecture des prises assez difficiles (du moins à mes yeux). Je me gendarme comme un fou pour ne pas céder à la tentation des points d'aide. C'est soutenu et technique, assez physique me semble-t-il – ce qui doit résulter de mon tropisme des dalles (voir les autres courses de ce blog).

Ci-dessus : sortie du “mur” de la longueur 4, ambiance de nuages résiduels.

Grande longueur de liaison dans la végétation, suivie d'une descente dans une sorte de clairière encombrée de blocs. Là, on se croirait à Fontainebleau : une véritable foule s'entasse, bientôt rejointe par la petite famille (qui grimpe vite). Zian ne ralentit pas le rythme, avalant une dalle, puis se lançant directement dans le passage-clé – le “crux”. Oh, celui-là, je l'avais repéré sur le web avant de partir, et il a contribué à ma gamberge… En tordant le cou, j'aperçois Zian qui le franchit avec des mouvements dynamiques, comme s'il gravissait une échelle (ou un escalier, les deux images collent).

Ci-dessus : il y a foule ! Heureusement, la première dalle est agréable…

La petite dalle du départ sera le seul passage délicat et fin de l'ascension. Au moins suis-je encore élégant devant la foule des spectateurs. Ça ne durera pas ! Bon, ce passage surplombant est certes muni de grosses prises. Il n'en demeure pas moins épouvantablement athlétique pour un individu de ma carrure. Le père de famille arrive sur mes talons. Je lui conseille de ne pas me suivre tout de suite. Et je dois dire qu'il aura une mansuétude bien sympathique, me conseillant et encourageant avec gentillesse et prévenance, tandis que j'ahane, tire sur les deux spits, me fait bloquer à plusieurs reprises.

Ci-dessus : photo issue du site summitpost, signée d'Alberto Rampini, qui restitue l'ambiance de cette longueur-clé (le surplomb est signalé par la flèche).

Ci-dessus : en provenance de la même source, une vue plus rapprochée du surplomb.

Pour de l'A0, c'est de l'A zéro pointé ! L'ultime mouvement, au-delà du spit, me vide de mes dernières forces. Mon suiveur ose un “Bravo !” qui me fait rougir… “Ça va ?” demande Zian depuis le relais, sourire aux lèvres. Boudeur, je lâche un “non !” grognon. Pourtant, je suis heureux d'être sorti de cet abominable passage ! Un regard derrière moi : le papa est déjà sorti !

Ci-dessus : après le surplomb abominable, des dalles “sans les mains”. Ça repose !

Plutôt que de monter sur l'antécime du petit Clocher et de faire un rappel en diagonale, Zian part en ascendance sur la gauche. 20-25 mètres en 2a+, voilà qui me remet les idées en place. Relais dans une niche, où deux grimpeurs récupèrent leur rappel. L'ultime longueur consiste à négocier une large fissure – que je shunte sur la droite, heureux de ma variante. Au-dessus, on rejoint très vite le fil de l'arête, un mince feuillet, avec un joli vide sous les pieds. Un peu de lichens, de l'opposition qui se doit d'être “volontaire”. Je déséquipe le dernier spit et comprend vite que l'assurance va devenir morale : le sommet, d'où Zian m'assure, est à 5-6 mètres à l'horizontale. Ne lésinons pas sur les moyens ! Me voici à plat-ventre sur le rocher, rampant sur deux mètres. Du relais me parviennent quelques quolibets : “Il fait l'amour avec le rocher, ou bien ?” Enfin, je me mets à genoux, puis debout, évitant de justesse la photo honteuse, pour celle-ci, beaucoup plus flatteuse (merci le guide !).

Ci-dessus : sur le fil de l'arête. Le cliché rend bien la sensation de vide (25 mètres à gauche, le double à droite), et a été pris pile au bon moment ! Il fera son petit effet sur face-de-bouc (on a ses faiblesses narcissiques !).

Pour aller prendre le rappel, j'enjambe plusieurs corps (vifs, s'entend), et file sur les 25 mètres de corde. Et ça y est, la confortable brèche accueille la cordée pour un festin de sandwiches et d'eau fraîche, pendant que le Clocher est littéralement pris d'assaut par toutes les cordées.

Ci-dessus, de gauche à droite : la cordée familiale sort de l'arête nord, une corde de rappel plonge dans la cheminée, au sommet, le “papa” et un départ de rappel, à droite, un grimpeur dans la sortie de “Cocher-Cochon” (6a).

Zian ne le sait pas encore quand il souligne l'exposition de la dernière longueur. Il ne sait pas encore que c'est… son grand-père, Armand Charlet, qui a ouvert le passage il y a presque un siècle, le 29 août 1920, avec son compagnon Camille Devouassoux, dit “Camille à Picca” (lire De Fils en Aiguilles, pages 55 et suivantes, je fais ma pub au passage).

 Ci-dessus : fier “comme un petit banc”, le monchu, posant devant le Clocher !

Finale en VO. Tandis que nous descendions le sentier escarpé vers Planpraz, discutant à bâtons rompus de choses et d'autres, j'ai soudain pris conscience que ma première incursion aux “clocher-clochetons” remontait à près de quarante années. Sur notre gauche, un grimpeur remonte un petit éperon et s'adresse à nous en anglais.
– What is this route ? lui demande Zian.
– Hotel California, répond-il.
Réminiscences. Je complète par un “with a guitar solo ?”, songeant au célèbre morceau des Eagles. Mais la référence semble échapper au jeune homme…
Un peu plus bas, tandis que nous retrouvons le sentier du col Cornu, un homme âgé, le visage rougi par le soleil, monte lentement.
– Oh, I am so tired, ne peut-il s'empêcher d'expliquer, précisant que cela fait huit jours qu'il marche, et que c'est sa dernière étape.
– Eight days' a week, lâché-je, trop heureux de mon second calembour musical.
Mais l'homme ne semble pas être amateur des Beatles. Il reprend :
– You know, I'm seventy-two ! And you, how old are you ?
72 ans. Une émotion me saisit : c'est à cet âge exact que mon grand-père André Odemard, dans ces mêmes Aiguilles Rouges, s'était fracturé une malléole en faisant un faux pas sur un sentier, ce qui marqua la fin de sa pratique de la randonnée. Je dois réfléchir quelques instants avant de lâcher :
– I'm fifty-eight, je lui dis, anticipant de quelques mois le décompte.
58. Nom de nom ! Le temps a donc filé si vite ? Voilà soudain remises en perspective toutes ces ascensions, jalons fidèles et précis de l'écoulement du temps, à la faveur de ces petites anecdotes de fin de courses, rarement innocentes comme vous l'aurez noté…

     A N N E X E   P O U R   M A N I A Q U E S   D E   T O P O S     

Avertissement : cette section exige d'être accoutumé aux “chipotages” des lecteurs de topos-guides d'alpinisme. On n'en ressort par indemne !

De Vallot en Vallot…
Allez, cédons au petit jeu des topos, avec, tout d'abord, un voyage dans le temps nous ramenant près de 90 ans en arrière !

Ci-dessus : trois éditions du Guide Vallot des Aiguilles Rouges. De gauche à droite : 1928, 1946 et 1974 (familièrement appelé “le Bossus”). On y trouve trois descriptions de l'arête nord du Clocher, assez différentes dans leur contenu.


Édition de 1928. L'historique précise que la première de l'arête N date du 29 août 1920, par Armand Charlet et Camille Devouassoux.
Si aucun degré de difficulté n'est encore en vigueur, le début de l'arête est qualifié de “Très Difficile” (soit du 5b d'aujourd'hui). Compte tenu de l'exposition, P. Langlois conseille de “chevaucher” l'arête (technique que j'ai adoptée, sans grande élégance toutefois !). Le mouvement final est un rétablissement pénible suivi d'une “traction”.


Édition de 1946. Plus laconique, la description évoque un “petit gendarme de 2 m”, probablement ce bloc délimitant une fissure où un spit est aujourd'hui en place. La “plaque” est le court passage menant au fil de l'arête. L'opposition est cette fois préconisée, et cotée en 5b (V).


Édition de 1974. La “plate-forme” du texte est, en réalité, un étroit replat. La (désormais) dülfer correspond bien à la technique actuelle. Elle baisse de 5b à 4c, quoique qualifiée de “pénible”. La brève section horizontale figure en photo dans cet article. À ne pas négliger !

Le jeu des topos (suite)
Vous allez comprendre… Un tantinet éprouvé par la rudesse des passages difficiles – le tropisme des dalles, bis repetita – voici que j'ai fait de frénétiques recherches sur le web pour essayer de réévaluer les passages de la voie (on a sa fierté de monchu !)

On trouve tout, dans les topos-Piola, à commencer par “Label Virginie” (page 67 du tome 1 des Aiguilles Rouges). La voie y est cotée D sup, homogène en 5a et 5b.

Autre source : le très beau topo “Escalades plaisir, Alpes françaises du nord” de Hervé Galley, aux éditions Olizane (Genève, Suisse), dont les pages de “Label Virginie” sont consultables sur Google Books. Nous ne saurions trop vous recommander l'achat de ce volumineux ouvrage (190 voies décrites, du 4a au 6a+), ISBN 978-2-88086-410-1.



De quoi “rassurer” le monchu, avec ces 5c+ et 5c de L2 et L4. Pour être franc, il ne s'agit, à mon sens, que de brefs passages de ce niveau, au milieu de longueurs “en moyenne” en 5b+ (on s'accorde le +). Mais bon : cela expliquerait-il les quelques suées et poignets endoloris par les crispations sur réglettes ? Pas impossible…

Du côté de nos amis anglo-saxons, les cotations annoncent du 5.8 à deux reprises dans les mêmes longueurs, et du 5.9 pour le crux.
Ce topo figure sur le site www.mountainproject.com, il restitue l'ambiance de la voie, avec ses deux ressauts principaux, reliés par une longueur de jonction. Les cotations américaines sont étonnantes : elles commencent toutes par le chiffre 5 ! Les équivalences diffèrent selon les sources : sur Wikipédia, par exemple, le 5.7 équivaut aux 5a/5b, et le 5.8 au 5c. Sur Grimporama.com, en revanche, ils sont rapprochés respectivement aux 5a et 5b. Hé, hé ! On ne pourra donc pas trancher sur la question… sauf à en rester aux 5b+ proposés plus haut ! Comme quoi les cotations ont quelque chose de jésuitique (non ?).

La photo : le topo anglo-saxon, avec un calembour involontaire, le prénom Virginie étant orthographié “Virgine” – nous vous laissons interpréter ce lapsus très freudien !


De gauche à droite : tableaux de comparaisons, issus de PlanetGrimpe, Wikipedia et Grimporama.

Terminons en remerciant les auteurs et créateurs de la voie, Yannick Brucker, Julien Cellier, Manu Méot, qui l'ont tracée le 11 juillet 2007. Manu Méot est aussi l'un des ouvreurs de Cocher-Cochon (19 août 2000), ainsi que de très nombreux itinéraires récents dans les Aiguilles Rouges. Il est guide à la Compagnie de Chamonix.

Ci-dessus : une cordée sur le fil de l'arête du Clocher, dans les passages terminaux de “Cocher-Cochon”. Du 6a bien délicat et technique, sur fond de Charmoz-Grépon-Blaitière.