jeudi 10 décembre 2015

Un “Front républicain” bien mal en point

Le premier tour des élections régionales du 6 décembre 2015 a été marqué par une forte poussée du vote Front National. Dans six régions, celui-ci s’est placé en tête des suffrages, atteignant les 37% dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et frôlant les 45% en Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Plus de six millions d’électeurs ont choisi les listes estampillée “Marine le Pen”, soit près de 28% des suffrages exprimés.

Quelle stratégie adopter pour le second tour ?
Alors que la gauche semble privilégier un désistement au nom du “Front républicain” – à l’exception notable de la région du Grand Est – la droite a choisi le “ni-ni” en se maintenant, occasionnant autant de triangulaires, dans lesquelles, contrairement à la gauche, elle serait plutôt en position de l’emporter. Après avoir, dans un premier temps, approuvé la position “courageuse” du PS, je me suis demandé si ce n’était pas une erreur. En voici les raisons.

Cette élection régionale n’est pas un scrutin uninominal, contrairement à l’élection présidentielle. Le système électoral hybride, à la fois majoritaire et proportionnel, permet aux « perdants » d’être représentés dès lors qu’ils sont présents au second tour, avec une proportionnalité faible, mais néanmoins réelle. Ne l'oublions pas, le “sabordage” des listes PS dans le Nord et PACA aura une conséquence mécanique : aucun élu de gauche ne sera présent dans les assemblées régionales. Durant les six années à venir, ils ne pourront faire entendre leur voix dans celles-ci. Un inconvénient majeur.

La droite, quant à elle, a refusé toute fusion de listes, placée en position de force pour avoir dépassé la gauche, en particulier à cause du séparatisme des écologistes. Or, le vrai Front républicain aurait été de négocier une fusion a minima, permettant qu’un nombre symbolique de conseillers régionaux de gauche soient présents. Figurer sur une liste fusionnée ne leur aurait en effet nullement ôté leur étiquette – ni surtout leurs convictions. De surcroît, le choix du retrait risque de ne pas être payant, en particulier en PACA. La liste d’union de la gauche est en deçà des 14%, et le positionnement très droitier de Christian Estrosi rendra pour le moins difficile le ralliement des socialistes et écologistes sur son nom. On peut donc craindre que le Front républicain ne se révèle en pratique un marché de dupes. Ce serait un comble que Marine Le Pen ou Marion Maréchal-Le-Pen ne soient élues malgré le sacrifice du PS !

Le Front républicain a un autre inconvénient qui, s’il était “noble” en 2002, pertinent aux législatives lorsque le FN était en troisième position, accrédite désormais vis-à-vis des électeurs frontistes la théorie du complot “UMPS”, ce qui renforce d’autant la rengaine victimaire du Front national. N'en serions-nous pas arrivés à un point où, désormais, il n’est que temps de faire la preuve par l’exemple. Que vaut-il mieux en effet ? Accepter que des régions soient dirigées par le FN, tout en étant présent dans les assemblées pour dénoncer leurs errements, ou bien consolider le statut d’ostracisée de Marine Le Pen ? C’est lui offrir sur un plateau un avantage stratégique dangereux pour la présidentielle de 2017, où elle se présentera auréolée de ce statut d’opposant et, plus encore, dispensée de tout bilan, n’ayant pas eu à “aller au charbon”. Au contraire, accepter que Marine Le Pen ou Marion Maréchal-Le-Pen soient confrontées, en pleine lumière, à leur incapacité manifeste à gérer des régions aurait une fonction pédagogique indéniable. Il deviendrait dès lors possible de s’appuyer sur leurs 18 mois de gestion locale pour mieux contrer la candidature présidentielle frontiste.

Aussi cruel que ce soit pour les électeurs de ces régions, c’est malheureusement la seule façon de les « vacciner » du vote frontiste. Après tout, si près de la moitié des électeurs de ces régions ont choisi le FN, n’est-ce pas aussi de leur responsabilité d’en assumer les conséquences ? Faut-il les traiter comme des “enfants irresponsables” et les dispenser de payer le prix de leur choix ? N'est-ce pas à les encourager dans un vote dangereux, puisqu'on leur souffle qu'on les exonérera des conséquences ?

Il faudrait enfin – et surtout ! – changer d’attitude une bonne fois pour toutes vis-à-vis de ces électeurs en colère. On s’est souvent demandé s’il fallait “parler” aux électeurs FN. La question ne devrait même pas se poser ! Si l’on ne “parle” pas à des électeurs, on n’a aucune chance de les convaincre, vérité de La Palisse. Si l’on se contente de les morigéner, les traitant par exemple de fascistes (même si c’est en partie vrai), on aboutit à l’effet inverse : leur colère s’accroît sous l’effet de l’injure, et ne fait que renforcer leur envie de “tout envoyer balader” ainsi que leur fureur d’être rejetés, ce qui consolide d’autant leur choix.

Il faut parler à cet électorat. Évidemment pas pour leur tenir le même discours que le Front national, comme la “ligne Buisson” ou les vociférations d’un Wauquiez l’ont montré. C’est moralement honteux – et, de toute façon, d’une efficacité douteuse. La fameuse formule de l’original et de la copie est là pour le prouver. Le score d’un Estrosi le prouve avec éclat : il a en réalité fait campagne pour Marion Maréchal-Le-Pen !

Non, il faut s’adresser aux frontistes de circonstances (et non de conviction, nous en sommes persuadés), pour montrer que, enfin, leurs difficultés vont être traitées. Alors, bien sûr, il faudrait changer de braquet dans les mesures sociales et économiques. Le vote protestataire frontiste provient de tous les laissés pour compte de notre société : retraités pauvres, jeunes sans qualification au chômage, ouvriers renvoyés sans ménagement de leurs usines pour cause de délocalisations ou licenciements boursiers, actifs seniors licenciés brutalement à 55 ans et priés d’attendre 67 ans pour toucher une pension, petits commerçants en butte aux “incivilités”, habitants des “cités” exaspérés par le rejet, le harcèlement et la délinquance dont ils sont les cibles, petits propriétaires “rurbains” surendettés, enfin, que leur statut ne transforme pas en “beaufs” infréquentables, contrairement à ce que pensent nombre de “bobos” du PS.

Alors, oui, il faudrait revaloriser substantiellement le minimum vieillesse, en acceptant de plafonner les retraites élevées ; oui, il faudrait former à de vrais métiers les jeunes sans qualification, proposer un contrat clair aux seniors, soit un emploi, soit une “indemnité de vie” si l’on considère qu’ils sont devenus indésirables dans les entreprises ; oui, il faudrait rééchelonner la dette des propriétaires que les banques et les “pavillonneurs” ont imprudemment enfoncés dans le surendettement, quitte à racheter leurs biens si nécessaire. Toutes mesures qu’un Macron serait bien avisé d’intégrer dans une de ses futures lois fourre-tout, au lieu de se limiter à sa doxa libérale univoque.

Pour toutes ces raisons, le retrait pur et simple des listes PS se révèle une grave erreur, qui ne fera que renforcer le vote Front national dans les prochains scrutins. Or, quel est le prochain scrutin ? Personne ne l’ignore ! Marine Le Pen sera, sauf imprévu, au second tour de la présidentielle. Cette fois, il faudra rassembler un vrai Front républicain. L’échec de celui des régionales, probable, pourrait l’altérer en 2017. Et là, ce serait gravissime…

Comment en effet ne pas être outré par les petits calculs de François Hollande, résumés avec faconde et humour par Olivier Duhamel au Téléphone sonne de France-Inter ? Notre actuel président parie sur le vote FN au premier tour, qu'il souhaite le plus élevé possible pour barrer la route à un Nicolas Sarkozy (qu'il imagine candidat), et pour “se glisser subrepticement” à la seconde place. Il croit ainsi gagner sans peine le second tour. C'est jouer avec le feu, et manifester un cynisme révoltant. Au bout du compte, nous aurions un président-candidat ayant échoué dans son quinquennat, qui se trouverait réélu par un tour de passe-passe qui honorerait peu la politique.

Nous verrons au soir du 13 décembre ce qu'il advient de tout cela…

vendredi 4 décembre 2015

Plaidoyer en faveur des villes

Les débats autour de la COP21 mettent en avant la pollution générée par les villes, les désignant comme les grandes responsables des émissions de gaz à effet de serre. C'est exact en valeur absolue. Pour autant, un aspect de la problématique est oublié.

La masse des émissions de ces gaz résulte pour une part majoritaire des être humains, qui doivent s'éclairer, se chauffer, se déplacer. Or, où trouve-t-on le plus d'êtres humains ? Dans les villes. D'où une erreur d'analyse si on ne descend pas à un autre niveau, celui des émissions "par tête". A notre sens, il n'est pas certain que les émissions par habitant d'une ville soient supérieures à celles des émissions par habitant de zones rurales.

Au premier rang de cet écart réside la question des déplacements. En zone rurale, c'est connu, il faut sans cesse utiliser sa voiture pour couvrir les distances séparant le domicile des écoles, des centres commerciaux, des administrations, des services publics. Si, en zone urbaine, il faut aussi se déplacer, bien sûr, l'emploi des transports en commun, moins polluants, est plus fréquente. Une part notable des habitants, les plus favorisés, qui habitent à proximité des lieux où ils doivent se rendre, parcourent moins de kilomètres qu'en pleine campagne.

Les économies d'échelles jouent également. Il faut moins de voiries, de canalisations, de transports pour gérer l'approvisionnement et l'évacuation des déchets – on songe à la dizaine de kilomètres qu'un “campagnard” doit parcourir pour se rendre à la déchetterie avec sa voiture… Même remarque pour l'approvisionnement en denrées ou autres matières premières.

Cela étant, il reste que l'usage abusif de la voiture en ville cumule tous les inconvénients, en particulier à cause des embouteillages, qui accroissent la pollution au kilomètre parcouru.

Il n'empêche… A moins de décider de décimer la moitié de la population, la vraie solution est de concevoir des villes denses – eh oui ! – extrêmement bien pourvues en transports en commun “propres”. Transporter dix millions de personnes “à la campagne” ne ferait qu'accroître dans des proportions considérables les déplacements, en particulier en voiture. Les “rurbains” ayant acheté un pavillon à plusieurs dizaines de kilomètres de leurs lieux de travail en savent quelque chose.

Haïr la ville, comme le font le plus souvent les écologistes, est une grave erreur. Si l'on dédensifie les villes pour les rendres “campagnardes”, ce seront les campagnes qui s'urbaniseront. Un cercle vicieux ! À moins, encore une fois, de se débarrasser d'une partie de la population, une attitude eugéniste que personne, à part des écolos-extrêmistes, n'envisage heureusement…

Nous avons par conséquent grand besoin des architectes et des urbanistes pour nous aider à concevoir des villes moins éclatées, dans lesquelles on trouve plus de logements dans les zones centrales, des transports en commun maillés densément, des lieux de travail mieux conçus, au besoin avec une part de travail à domicile, sans oublier des services “de proximité” qui ne soient pas situés… au diable ! On songe bien sûr aux centres commerciaux de périphérie, réservés aux automobilistes.

Réduire la noria de transports nécessaires à la vie humaine est un défi envisageable à l'échelle de la ville, bien plus qu'à celle d'une campagne éclatée. À moins, encore une fois, de se transformer en ermites solitaires habitant dans des cabanes en cultivant leur potager (bon courage !). Si la campagne paraît “verte” parce qu'on y trouve des champs, elle n'en génère pas moins de noires pollutions.

Pour être juste, relevons que, bien entendu, l'émission de gaz à effet de serre “au kilomètre carré” demeurera plus importante au-dessus des villes, à la population plus dense par construction. Il n'existe malheureusement pas d'alternative. Raison de plus pour rénover les villes selon des critères encore plus exigeants de réduction des émissions. Impossible ? Pas sûr !