mardi 27 octobre 2015

Marine Le Pen, leur alliée

Françoise Fressoz, dans Le Monde du 24 octobre, titrait sa chronique “Marine Le Pen, leur cauchemar”. Certes, l'éditorialiste parlait des élections régionales. Pas si sûr qu'il s'agisse vraiment d'un cauchemar…

Considérons la configuration qui se dessine pour les présidentielles de 2017. Tant Nicolas Sarkozy que François Hollande feront tout pour être candidats. Non sans égocentrisme, ils rêvent de rejouer le match de 2012. Or, Marine Le Pen, loin d'être leur cauchemar, est au contraire leur alliée.

La stratégie des deux (futurs)-ex est limpide : au premier tour, ils rassembleront leurs camps, comme c'est l'usage sous la Ve République. Avec un calcul cynique : que Marine Le Pen soit au second tour. Dès lors, plus besoin de confronter leurs programmes de candidats à la présidence, il leur suffira d'adopter la même posture que Jacques Chirac en 2002 : le “rempart républicain” contre l'extrême droite. Ils feront même l'économie d'un débat télévisé d'entre-deux-tours, 2002 faisant jurisprudence.

Dès lors, tant Hollande que Sarkozy ont intérêt à ce que Marine Le Pen progresse dans l'opinion. Double avantage : l'affronter au second tour, d'une part, ne pas avoir à s'adresser à ses électeurs au premier tour d'autre part, ce qui serait bien embarrassant.
De ce point de vue, servir sur un plateau à Marine Le Pen l'argument “on prend les mêmes et on recommence” ne dérange aucunement les deux ex. Cela gonflera son score de premier tour, voilà tout, se disent-ils.

Olivier Duhamel a écrit un essai passionnant sur les surprises de l'élection présidentielle. Elles n'ont jamais manqué. Souvenez-vous : en 1965, de Gaulle était sûr d'être élu au premier tour. En 1969, personne n'attendait Alain Poher au second tour. En 1974, Giscard d'Estaing avait damé le pion aux gaullistes. En 1981, François Mitterrand avait été élu. En 1988, Raymond Barre avait été débordé par Jacques Chirac. En 1995, Jospin était en tête du premier tour et Balladur en troisième position. En 2002, inutile d'y revenir… En 2007, qui aurait cru que François Bayrou frôlerait les 20% ? En 2012, enfin, la candidature de François Hollande fut une surprise.
N'abusons pas des surprises !

Patrice Carmouze (eh oui !) avait publié en 2011 un petit essai réussi, intitulé Comment perdre une élection présidentielle à coup sûr. Il y démontrait que, dans la plupart des cas, le second tour de la présidentielle n'était non pas gagné par l'élu, mais perdu par son adversaire. Une thèse à méditer. Nouvelle rétrospective : Mitterrand qui perd en 1965 (un peu forcé, mais pas idiot); Chaban-Delmas qui perd en 1974 (et Mitterrand de justesse au second tour); Giscard qui perd sa réelection en 1981; Chirac qui perd en 1988, à cause de sa position de premier ministre; Balladur qui perd en 1995, ainsi que Jospin (qui prendra sa revanche en 1997); Jospin qui perd en 2002 (et avec quelle cruauté); Ségolène Royal, qui échoue en 2007; Sarkozy qui perd en 2012 (Hollande a été élu par défaut). Et en 2017, qui perdra ?

Nos deux candidats putatifs feraient bien d'y réfléchir quelques instants. À force de “booster” la cote de Marine Le Pen, leur meilleure alliée, ils pourraient bien créer la surprise… en la faisant élire au second tour. Rien ne dit, en effet, que le “front républicain” de 2002 sera intact. Nombre d'électeurs refuseront d'arbitrer entre Marine Le Pen et son compétiteur s'il n'est pas de leur camp. Le jeu du “ni-ni”, des abstentions, des bulletins blancs (désormais décomptés), le fantasme dangereux du “coup de pied dans la fourmilière” pourraient être redoutables. Souvenons-nous aussi de 2005. Les Français peuvent avoir de soudaines colères – mâtinées de dépression collective – aux conséquences imprévisibles.

Mieux vaudrait proposer aux électeurs des “chevaux frais”, au moment d'entamer la course du tiercé présidentiel, plutôt que de faire courir deux personnalités d'ores et déjà “grillées”, et lestées de lourds handicaps… Du moins est-ce notre opinion.

vendredi 9 octobre 2015

La tentation autoritaire

De toutes parts, on déplore l'impuissance relative des politiques.

Les causes en sont connues : mondialisation, délégations de pouvoirs à des entités transnationales, telle l'Union Européenne, ou, à l'inverse, décentralisation locale poussée,  “finances sans frontières”, lobbys et autres organisations “horizontales”. La liste est longue ; le constat partagé quoique discutable.

Quoi qu'il en soit, le monde politique lui-même semble accréditer cette réduction de ses pouvoirs, en mettant en scène jusqu'à l'outrance des postures. Pas un jour sans qu'on entende parler de “détermination” (pour quoi faire ?), de “courage réformateur” (pour faire quoi, exactement ?), d'autorité et de fermeté.

Malheureusement, les dérapages sont nombreux.
À l'incitation, à la pédagogie, à la prévention, à l'argumentation l'on substitue trop souvent une forme sourde d'autoritarisme, dans des domaines soi-disant consensuels. Ce ne sont pas les principes qui sont en cause, ni les causes à défendre qui sont critiquables, ce sont les moyens. De même qu'en économie l'on ne cesse de “serrer les boulons” jusqu'à ce que le pas de vis se brise – les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel –, en politique on passe du raisonnable à l'absurde. Exemples.

Le tabagisme est un fléau, c'est entendu. Augmenter le prix du paquet de cigarettes était une mesure sage. Incitation à la baisse de la consommation via une hausse des prix, difficile de le contester. Seulement voilà… Jusqu'où aller ? Il existe un seuil au-delà duquel on passe de l'incitation à la punition, voire à une injustice sociale douteuse. Une étude récente sur les méfaits du tabagisme proposait carrément de doubler le prix du paquet, de 7 à 14 euros donc. Pourquoi pas à 20 ou 30 euros ? Dans le même domaine, l'idée récente d'infliger des amendes de 68 euros à toute personne jetant un mégot sur la voie publique rejoue ce scénario. Pourquoi pas 198 euros ?

Le stationnement gênant est dommageable pour nos villes. Encore une fois, si la liberté est donnée aux communes de fixer le niveau des amendes, le risque n'existe-t-il pas d'une surenchère hors de toutes proportions ?
La même tentation se profile sur les contrôles de vitesse par radars. L'auteur de ces lignes avait été le premier à approuver la mise en place de ces contrôles au milieu des années 2000. Il en a résulté de spectaculaires progrès sur la mortalité routière, ainsi qu'une meilleure fluidité sur les autoroutes (la fin des appels de phares et écarts de vitesse entre véhicules). Mais, à nouveau, l'efficacité du procédé souffre de la loi des “rendements décroissants”. Il ne suffit pas d'accentuer sans cesse la même mesure. Il faut en imaginer d'autres. Par exemple l'assistance à la conduite avec affichage des vitesses limites directement sur la planche de bord. Par exemple, un meilleur contrôle de l'alcoolémie au volant.

Sur l'écologie, la tentation autoritaire atteint des records. Contrôler le tri des ordures – certains rêvent de “khmers verts” inspectant les poubelles –, installer des compteurs électriques avec coupures selon la consommation, écotaxes diverses et variées sans considération des contraintes induites par notre modèle de société… Par dépit de ne pouvoir convaincre, alors on se prend à interdire. Combien de dictatures se sont constituées sur ce genre de perversion ? Sans oublier les religions, renonçant à convaincre pour préférer contraindre…

On le voit. Abandonnant les domaines où elle se révèle dramatiquement impuissante, au premier chef la lutte contre le chômage ou la justice sociale, la politique tente de se racheter une conduite en jouant des muscles là ou le matraquage est aisé. Un peu de raison et de mesure, nous vous en prions ! Essayez de comprendre que, ce faisant, vous déclenchez des colères sournoises, sourdes et rentrées qui ressortent dans les pires symptômes. C'est trop bête ! Et c'est dangereux.