dimanche 2 août 2015

Une escalade labellisée

À quoi tient le choix d'une course en montagne ? À ce subtil mélange entre disponibilité des protagonistes – guide et client –, météo et idées évoquées par chacun.

Samedi 1er août, journée de pluie, bienvenue en cette période de sécheresse, mais faisant peser comme un aléa sur le projet du lendemain. D'où le report du départ à une heure tardive : 10 heures, le temps que le rocher veuille bien sécher. Vous allez rire (enfin, j'espère) : dans un rêve récurrent, je me vois souvent attendre un guide pour partir en course, et les heures s’égrènent sans qu'il ne se manifeste. Une récente version voyait ledit guide proposer d'aller au mont Blanc par les trois monts en prenant la benne de 11h30 à l'aiguille du Midi. Fantaisies oniriques !

Ci-dessus : la pluie a semé des perles au creux des rochers…

Dimanche 2 août. Je mets en pratique le fantasme : levé dès 6 heures, je lambine à préparer mon sac, enfiler mon baudrier (si, si, ce sera toujours ça de moins dans le sac, et j'aurai moins de choses à faire à l'attaque), tout en avalant cafés sur cafés. Est-ce bien raisonnable ?

Je retrouve Zian à la station du téléphérique de Planpraz comme convenu. Sur le coup des 10 heures (à l'horloge du Clocher de Planpraz), nous entamons la marche d'approche. De belles écharpes nuageuses jouent encore à cache-cache avec le soleil. Le rocher sera-t-il sec ?
Au bout d'un quart d'heure, nous quittons le sentier du col Cornu pour partir droit dans les pentes, suivant une vague sente, tracée par les prétendants au “Label Virginie” – car c'est la voie qui est au programme. Bigre ! Ça grimpe (pas au sens du jargon de l'escalade) ! Rhodos humides, cailloux et terre grasse se suivent et se ressemblent. La sueur coule abondamment sur mes tempes… Je me remémore la boutade entendue la veille : “Vous allez rencontrer des vaches, dans cette voie…” Et, de fait, deux d'entre elles broutent à l'attaque. J'évite de les déranger.

10h45. C'est parti ! Zian s'équipe, m'encorde et… file tandis que j'achève mes préparatifs. Sans vergogne, il enchaîne les deux premières longueurs. Après un premier mur que je négocie sur la gauche (en contravention avec le topo), se présente un ressaut d'une vingtaine de mètres. Une cordée y est engagée, la seconde va partir. Par politesse autant que pour être tranquille, je lui propose d'y aller la première. Rien à faire. Elle insiste. Va falloir assurer, comme dirait Lucien. Surtout que je n'ai pas la banane, et que le passage est complexe. Une vague cheminée à droite, revenir à gauche – pas moyen de franchir cette (censurée) d'arête… Un point d'aide pour se rétablir. Ça commence bien ! La suite, soutenue, est heureusement négociée en bon style. La cordée qui nous suit me demande mon prénom, m'encourage… et ajoute une petit blague : “Allez, Jean-Luc, grimpe, plutôt que de draguer !” (Rectification immédiate, à la demande expresse des ayants droit : Virginie sera déçue – ou soulagée –, je suis totalement mobilisé dans la recherche des prises).

Relais. Zian s'enquiert de ma forme et repart. Petit mur à feuillets-réglettes, qui se révélera aisé, moyennant quelques zigzags adéquats. Au-dessus, c'est le ressaut central, le plus haut, au moins 30 mètres. C'est la foule au pied du mur. Je contourne une cordée familiale : le père en tête, la mère et sa fille (8 ans maxi) en secondes. Ce n'est pas toujours facile de se sentir vaguement observé, même si l'ambiance est tout ce qu'il y a de bienveillant. L'escalade reste raide, rebord d'éperon en main droite, mouvements assez complexes en dalle sur la gauche, un passage mouillé, lecture des prises assez difficiles (du moins à mes yeux). Je me gendarme comme un fou pour ne pas céder à la tentation des points d'aide. C'est soutenu et technique, assez physique me semble-t-il – ce qui doit résulter de mon tropisme des dalles (voir les autres courses de ce blog).

Ci-dessus : sortie du “mur” de la longueur 4, ambiance de nuages résiduels.

Grande longueur de liaison dans la végétation, suivie d'une descente dans une sorte de clairière encombrée de blocs. Là, on se croirait à Fontainebleau : une véritable foule s'entasse, bientôt rejointe par la petite famille (qui grimpe vite). Zian ne ralentit pas le rythme, avalant une dalle, puis se lançant directement dans le passage-clé – le “crux”. Oh, celui-là, je l'avais repéré sur le web avant de partir, et il a contribué à ma gamberge… En tordant le cou, j'aperçois Zian qui le franchit avec des mouvements dynamiques, comme s'il gravissait une échelle (ou un escalier, les deux images collent).

Ci-dessus : il y a foule ! Heureusement, la première dalle est agréable…

La petite dalle du départ sera le seul passage délicat et fin de l'ascension. Au moins suis-je encore élégant devant la foule des spectateurs. Ça ne durera pas ! Bon, ce passage surplombant est certes muni de grosses prises. Il n'en demeure pas moins épouvantablement athlétique pour un individu de ma carrure. Le père de famille arrive sur mes talons. Je lui conseille de ne pas me suivre tout de suite. Et je dois dire qu'il aura une mansuétude bien sympathique, me conseillant et encourageant avec gentillesse et prévenance, tandis que j'ahane, tire sur les deux spits, me fait bloquer à plusieurs reprises.

Ci-dessus : photo issue du site summitpost, signée d'Alberto Rampini, qui restitue l'ambiance de cette longueur-clé (le surplomb est signalé par la flèche).

Ci-dessus : en provenance de la même source, une vue plus rapprochée du surplomb.

Pour de l'A0, c'est de l'A zéro pointé ! L'ultime mouvement, au-delà du spit, me vide de mes dernières forces. Mon suiveur ose un “Bravo !” qui me fait rougir… “Ça va ?” demande Zian depuis le relais, sourire aux lèvres. Boudeur, je lâche un “non !” grognon. Pourtant, je suis heureux d'être sorti de cet abominable passage ! Un regard derrière moi : le papa est déjà sorti !

Ci-dessus : après le surplomb abominable, des dalles “sans les mains”. Ça repose !

Plutôt que de monter sur l'antécime du petit Clocher et de faire un rappel en diagonale, Zian part en ascendance sur la gauche. 20-25 mètres en 2a+, voilà qui me remet les idées en place. Relais dans une niche, où deux grimpeurs récupèrent leur rappel. L'ultime longueur consiste à négocier une large fissure – que je shunte sur la droite, heureux de ma variante. Au-dessus, on rejoint très vite le fil de l'arête, un mince feuillet, avec un joli vide sous les pieds. Un peu de lichens, de l'opposition qui se doit d'être “volontaire”. Je déséquipe le dernier spit et comprend vite que l'assurance va devenir morale : le sommet, d'où Zian m'assure, est à 5-6 mètres à l'horizontale. Ne lésinons pas sur les moyens ! Me voici à plat-ventre sur le rocher, rampant sur deux mètres. Du relais me parviennent quelques quolibets : “Il fait l'amour avec le rocher, ou bien ?” Enfin, je me mets à genoux, puis debout, évitant de justesse la photo honteuse, pour celle-ci, beaucoup plus flatteuse (merci le guide !).

Ci-dessus : sur le fil de l'arête. Le cliché rend bien la sensation de vide (25 mètres à gauche, le double à droite), et a été pris pile au bon moment ! Il fera son petit effet sur face-de-bouc (on a ses faiblesses narcissiques !).

Pour aller prendre le rappel, j'enjambe plusieurs corps (vifs, s'entend), et file sur les 25 mètres de corde. Et ça y est, la confortable brèche accueille la cordée pour un festin de sandwiches et d'eau fraîche, pendant que le Clocher est littéralement pris d'assaut par toutes les cordées.

Ci-dessus, de gauche à droite : la cordée familiale sort de l'arête nord, une corde de rappel plonge dans la cheminée, au sommet, le “papa” et un départ de rappel, à droite, un grimpeur dans la sortie de “Cocher-Cochon” (6a).

Zian ne le sait pas encore quand il souligne l'exposition de la dernière longueur. Il ne sait pas encore que c'est… son grand-père, Armand Charlet, qui a ouvert le passage il y a presque un siècle, le 29 août 1920, avec son compagnon Camille Devouassoux, dit “Camille à Picca” (lire De Fils en Aiguilles, pages 55 et suivantes, je fais ma pub au passage).

 Ci-dessus : fier “comme un petit banc”, le monchu, posant devant le Clocher !

Finale en VO. Tandis que nous descendions le sentier escarpé vers Planpraz, discutant à bâtons rompus de choses et d'autres, j'ai soudain pris conscience que ma première incursion aux “clocher-clochetons” remontait à près de quarante années. Sur notre gauche, un grimpeur remonte un petit éperon et s'adresse à nous en anglais.
– What is this route ? lui demande Zian.
– Hotel California, répond-il.
Réminiscences. Je complète par un “with a guitar solo ?”, songeant au célèbre morceau des Eagles. Mais la référence semble échapper au jeune homme…
Un peu plus bas, tandis que nous retrouvons le sentier du col Cornu, un homme âgé, le visage rougi par le soleil, monte lentement.
– Oh, I am so tired, ne peut-il s'empêcher d'expliquer, précisant que cela fait huit jours qu'il marche, et que c'est sa dernière étape.
– Eight days' a week, lâché-je, trop heureux de mon second calembour musical.
Mais l'homme ne semble pas être amateur des Beatles. Il reprend :
– You know, I'm seventy-two ! And you, how old are you ?
72 ans. Une émotion me saisit : c'est à cet âge exact que mon grand-père André Odemard, dans ces mêmes Aiguilles Rouges, s'était fracturé une malléole en faisant un faux pas sur un sentier, ce qui marqua la fin de sa pratique de la randonnée. Je dois réfléchir quelques instants avant de lâcher :
– I'm fifty-eight, je lui dis, anticipant de quelques mois le décompte.
58. Nom de nom ! Le temps a donc filé si vite ? Voilà soudain remises en perspective toutes ces ascensions, jalons fidèles et précis de l'écoulement du temps, à la faveur de ces petites anecdotes de fin de courses, rarement innocentes comme vous l'aurez noté…

     A N N E X E   P O U R   M A N I A Q U E S   D E   T O P O S     

Avertissement : cette section exige d'être accoutumé aux “chipotages” des lecteurs de topos-guides d'alpinisme. On n'en ressort par indemne !

De Vallot en Vallot…
Allez, cédons au petit jeu des topos, avec, tout d'abord, un voyage dans le temps nous ramenant près de 90 ans en arrière !

Ci-dessus : trois éditions du Guide Vallot des Aiguilles Rouges. De gauche à droite : 1928, 1946 et 1974 (familièrement appelé “le Bossus”). On y trouve trois descriptions de l'arête nord du Clocher, assez différentes dans leur contenu.


Édition de 1928. L'historique précise que la première de l'arête N date du 29 août 1920, par Armand Charlet et Camille Devouassoux.
Si aucun degré de difficulté n'est encore en vigueur, le début de l'arête est qualifié de “Très Difficile” (soit du 5b d'aujourd'hui). Compte tenu de l'exposition, P. Langlois conseille de “chevaucher” l'arête (technique que j'ai adoptée, sans grande élégance toutefois !). Le mouvement final est un rétablissement pénible suivi d'une “traction”.


Édition de 1946. Plus laconique, la description évoque un “petit gendarme de 2 m”, probablement ce bloc délimitant une fissure où un spit est aujourd'hui en place. La “plaque” est le court passage menant au fil de l'arête. L'opposition est cette fois préconisée, et cotée en 5b (V).


Édition de 1974. La “plate-forme” du texte est, en réalité, un étroit replat. La (désormais) dülfer correspond bien à la technique actuelle. Elle baisse de 5b à 4c, quoique qualifiée de “pénible”. La brève section horizontale figure en photo dans cet article. À ne pas négliger !

Le jeu des topos (suite)
Vous allez comprendre… Un tantinet éprouvé par la rudesse des passages difficiles – le tropisme des dalles, bis repetita – voici que j'ai fait de frénétiques recherches sur le web pour essayer de réévaluer les passages de la voie (on a sa fierté de monchu !)

On trouve tout, dans les topos-Piola, à commencer par “Label Virginie” (page 67 du tome 1 des Aiguilles Rouges). La voie y est cotée D sup, homogène en 5a et 5b.

Autre source : le très beau topo “Escalades plaisir, Alpes françaises du nord” de Hervé Galley, aux éditions Olizane (Genève, Suisse), dont les pages de “Label Virginie” sont consultables sur Google Books. Nous ne saurions trop vous recommander l'achat de ce volumineux ouvrage (190 voies décrites, du 4a au 6a+), ISBN 978-2-88086-410-1.



De quoi “rassurer” le monchu, avec ces 5c+ et 5c de L2 et L4. Pour être franc, il ne s'agit, à mon sens, que de brefs passages de ce niveau, au milieu de longueurs “en moyenne” en 5b+ (on s'accorde le +). Mais bon : cela expliquerait-il les quelques suées et poignets endoloris par les crispations sur réglettes ? Pas impossible…

Du côté de nos amis anglo-saxons, les cotations annoncent du 5.8 à deux reprises dans les mêmes longueurs, et du 5.9 pour le crux.
Ce topo figure sur le site www.mountainproject.com, il restitue l'ambiance de la voie, avec ses deux ressauts principaux, reliés par une longueur de jonction. Les cotations américaines sont étonnantes : elles commencent toutes par le chiffre 5 ! Les équivalences diffèrent selon les sources : sur Wikipédia, par exemple, le 5.7 équivaut aux 5a/5b, et le 5.8 au 5c. Sur Grimporama.com, en revanche, ils sont rapprochés respectivement aux 5a et 5b. Hé, hé ! On ne pourra donc pas trancher sur la question… sauf à en rester aux 5b+ proposés plus haut ! Comme quoi les cotations ont quelque chose de jésuitique (non ?).

La photo : le topo anglo-saxon, avec un calembour involontaire, le prénom Virginie étant orthographié “Virgine” – nous vous laissons interpréter ce lapsus très freudien !


De gauche à droite : tableaux de comparaisons, issus de PlanetGrimpe, Wikipedia et Grimporama.

Terminons en remerciant les auteurs et créateurs de la voie, Yannick Brucker, Julien Cellier, Manu Méot, qui l'ont tracée le 11 juillet 2007. Manu Méot est aussi l'un des ouvreurs de Cocher-Cochon (19 août 2000), ainsi que de très nombreux itinéraires récents dans les Aiguilles Rouges. Il est guide à la Compagnie de Chamonix.

Ci-dessus : une cordée sur le fil de l'arête du Clocher, dans les passages terminaux de “Cocher-Cochon”. Du 6a bien délicat et technique, sur fond de Charmoz-Grépon-Blaitière.

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