jeudi 7 novembre 2013

Angélisme numérique

Roberto Casati, dans son essai pertinent, Contre le colonialisme numérique, déplore le manque d'esprit critique à l'égard de la “numérisation” progressive du monde. Il n'est aucunement un adversaire des technologies et des outils numériques, pas plus que l'auteur de ces lignes d'ailleurs. Il s'insurge cependant avec raison contre ce parti pris sans alternative : “Si tu peux, tu dois”, nous commande-t-on insidieusement, “S'il est possible qu'une chose ou une activité migre vers le numérique, alors elle doit migrer.”

Si les progrès induits par le numérique sont non seulement indéniables, mais souvent admirables, pourquoi abandonnons-nous toute réflexion à leur propos ? Quel est cet angélisme numérique, qui pourrait bien nous exposer aux pires déconvenues ?

Les enfants savent se servir d'une tablette dès l'âge de 3 ans ? Sont-ils pour autant des “petits génies”, des “digital natives” ? Absolument pas ! Ils ont juste cette capacité d'apprentissage caractéristique des plus jeunes. Aujourd'hui, la qualité ergonomique des outils numériques n'exige plus de formation. Aucune raison, donc de s'extasier. Il vaudrait mieux se préoccuper des conséquences du virtuel sur le développement psychomoteur de l'enfant.

Le pire, avec le numérique, est sa nature concentrationnaire. Le virtuel rencontre peu d'obstacles physiques autres que la mise en ligne de serveurs et l'installation de liaisons. Aussi peut-il se développer très rapidement. De surcroît, les internautes préfèrent naturellement s'adresser aux sites concentrant le plus d'informations : Google pour les recherches, Apple pour la musique et les films, Facebook pour retrouver des connaissances, Amazon pour le catalogue disponible (livres, produits frais, œuvres d'art) – les désormais fameux “GAFA".

Par angélisme – un enthousiasme sympathique mais sacrément imprudent – voilà que nous avons confié nos données, nos identités, notre travail, nos loisirs à des organisations privées, à but éminemment lucratif, et, surtout, en situation de quasi-monopole. Pire encore : la plupart de ces organismes sont concentrés dans un seul pays, les États-Unis.

Essayons d'imaginer l'équivalent dans la vie matérielle. Que penserions-nous si la totalité de nos magasins, l'intégralité de nos livres, de nos films, de notre musique, de nos répertoires d'adresses, de nos cartes, ne nos déplacements, de nos dossiers médicaux, d'état-civil, d'assurances, nos comptes bancaires (on songe à PayPal), se trouvaient rassemblés dans un unique entrepôt localisé aux États-Unis ? Il ne s'agit pas ici de faire de l'anti-américanisme primaire. Le problème serait identique – à tout le moins (!) – si ledit entrepôt était à Monaco, en Russie ou en Chine…

D'autant que les récentes révélations sur l'espionnage de la NSA l'ont montré avec cruauté et acuité : eh bien oui, les GAFA précités n'ont pas rechigné à donner à des “espions” un libre accès à leurs fichiers. L'angélisme atteint son ultime degré : nous voici pieds et poings liés. Dommage ! Il aurait fallu y penser avant. “Si j'avais su, j'aurais pas venu”, disait Petit Gibus dans La Guerre des boutons. Il ne s'agissait pas de boutons sur lesquels on clique, vous l'aurez deviné. Imaginez un bref instant si l'un des quatre GAFA – ou même Wikipédia – était racheté par une puissance aux intentions moins lénifiantes que celles de Google ou Apple…

Réversibilité ?
Avec la rapidité et la fluidité avec laquelle les internautes et leurs données peuvent “migrer”, rien n'est toutefois acquis. Si, un jour, une start-up imagine un réseau social meilleur que Facebook, le milliard d'individus qu'il regroupe pourraient soudain le quitter. Pour autant, plus ces grands acteurs du Web progressent, plus leurs moyens s'accroissent, et la concurrence devient ardue. On le comprend aisément en posant cette question : qui pourrait créer un concurrent plausible à Google, en Europe par exemple ? Certainement pas un service public, car les GAFA ne contribuent que parcimonieusement aux impôts que des entreprises “normales” – avec attaches physiques claires – acquittent obligatoirement. De ce point de vue, il est un brin irritant de lire sur la page A propos de Google cette phrase :
Lorsque nous concevons un nouveau navigateur Internet ou lorsque nous apportons un plus à l'aspect de notre page d'accueil, c'est votre confort que nous cherchons à satisfaire, et non un quelconque objectif interne ni les exigences de résultats de la société.
Étonnante, cette incapacité à assumer le credo de l'économie telle qu'elle fonctionne : faire des bénéfices !

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