samedi 4 mai 2013

Religion antifiscale

Même Le Monde s'y met ! Qui l'eût cru ? Dans un éditorial du 2 mai, le quotidien titre sur “la religion de l'impôt”, et emploie des expressions sans nuances. La France serait “malade de sa fiscalité”, une “pathologie lourde”.

L'éditorialiste s'appuie sur les statistiques d'Eurostat, qui donnent un “taux global d'imposition” de 43,9% en 2011, que seuls le Danemark, la Suède et la Belgique dépassent (respectivement 47,7%, 44,3% et 44,1%), oubliant de mentionner que la Finlande, l'Autriche ou l'Italie dépassent toutes les trois les 40%.
Nathalie Nougayrède avait pourtant promis dans sa première intervention en Une (8 mars) que le journal serait “toujours plus pertinent, plus soucieux de comprendre et faire comprendre”, avec “honnêteté et rigueur”. Ce n'est pas le cas de cet éditorial, loin s'en faut !

Rengaine antifiscale
Car l'on retombe dans la sempiternelle confusion entre “impôts” et “prélèvements obligatoires”, vieux serpent de mer de l'antifiscalisme primaire. Nathalie Kosciusko-Morizet avait déjà utilisé ce raisonnement biaisé lors d'une tribune parue dans Le Monde en janvier dernier. Il ne s'agit pas de jouer sur les mots, mais d'utiliser les mots avec honnêteté. Si l'on consulte les statistiques Eurostat précitées, on retrouve (page 174) le taux incriminé de 43,9%. En revanche, si l'on passe à la page suivante, on peut consulter un tableau des taux d'impôts stricto sensu, hors cotisations de sécurité sociale (SSC en anglais). La France présente un taux de 27%, proche de la moyenne de l'Europe des 27 (26,2%). Ce sont donc bien les cotisations sociales qui font la différence.
Or, chacun sait que la notion de prélèvements “obligatoires” en ce qui concerne la santé ou la retraite est sujette à caution. Quand bien même les prélèvements ne sont pas “obligatoires”, il faut en général en accepter “volontairement”, sans avoir vraiment le choix. Le raisonnement est donc, encore un fois, biaisé.

Encore plus étrange : l'éditorial du Monde affirme que l'État-providence est “plus performant” au Danemark et en Suède qu'il ne l'est en France, juste après avoir précisé que les taux d'imposition de ces deux pays étaient, justement, “supérieurs” à ceux de la France ! En outre, nous trouvons hasardeux de comparer des pays aussi petits au nôtre : le Danemark compte 5,5 millions d'habitants, la Suède 9,5 millions, et la France plus de 65 millions. L'échelle des problématiques économiques n'est pas la même – sans oublier que ces deux pays n'appartiennent pas à la Zone Euro.

L'éditorial poursuit en entonnant la rengaine des “pigeons”, déplorant une fiscalité défavorable aux entreprises. Il présente la différence de taux d'impôt sur les sociétés entre la France (36%) et l'Allemagne (30%) comme un écart spectaculaire… La conclusion est sans appel, sans pour autant exprimer clairement ses conséquences : il faudrait donc “alléger la charge pesant sur les entreprises”. L'éditorialiste ne poursuit pas le raisonnement : en contrepartie, il faudrait bien augmenter la charge pesant sur les ménages.

Tout cela n'empêche pas de s'interroger, comme le fait l'éditorial, sur la qualité et l'efficacité des prestations publiques. Sans livrer aucun chiffre, aucune donnée probante, Le Monde affirme non sans vulgarité que “les Français n'en ont pas pour leur argent”. Décidément, nous sommes loin  de l'honnêteté et de la rigueur prônées par la directrice du quotidien du soir… D'où le titre de notre billet : c'est de religion antifiscale qu'il s'agit, et rien d'autre.

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