samedi 9 avril 2011

Lumineux médiateur

Jean-Paul Delevoye, médiateur de la République qui vient d'achever son mandat, nous livre un lumineux diagnostic de la société française. Les candidats à l'élection présidentielle devraient le méditer car tout y est.
Trois pages du Nouvel Obs de cette semaine valent une lecture attentive. C'est d'une densité et d'une exactitude impressionnante de lucidité (tous les paragraphes en retrait sont des citations).

La peur de l'autre : le racisme social
Rapprochant les slogans des élections présidentielles de 1995 et de 2002, la fracture sociale dans un cas, la sécurité dans l'autre, il relève que : “En quelques années, ont est passé d'un espoir dans un projet collectif à son abandon, de la volonté de vivre avec l'autre à la peur de l'autre.” Il appelle cela le “racisme social” et note : “Je voyais l'hypocrisie de ceux qui applaudissaient les discours sur la mixité sociale mais à condition que ça ne concerne que les autres, de ceux qui prétendaient défendre les jeunes mais n'étaient pas disposés à leur laisser la place.”

La consumation des individus : le burn-out
En France le fardeau du quotidien pèse de plus en plus lourd et transforme la fatigue physique en fatigue et usure psychiques. […des] personnes en surrégime confrontées dans leur travail à la culture impitoyable du chiffre, du rendement, du temps productif, associée à une diminution de la qualité des relations humaines accentuées par l'utilisation des nouvelles technologies de la communication. […] Ce burn-out est la marque d'une société de consommation des individus, voire de consumation.
Le citoyen est devenu un consommateur
On ne veut pas que le juge soit juste,on veut qu'il punisse celui qui vous a fait du mal, on ne veut pas que le prof soit bon, on veut qu'il donne de bonne notes à votre enfant…
Désirs, émotions et pacte républicain
De la satisfaction des besoins, [nous sommes] passés à la satisfaction des désirs. Cela engendre non pas de l'insatisfaction, mais de la frustration.
Ce qui intéresse le citoyen, c'est qu'on préserve son confort, sa niche fiscale ou son statut. La notion de devoir est en train d'être consumée par la notion de plaisir à satisfaire.
Beaucoup de Français ont perdu le sens de l'impôt qui n'est plus compris comme étant un pilier de notre pacte républicain.
Le choc des égoïsmes va mettre en rupture le pacte républicain.
Si l'électeur a consommé le politique, le politique a souvent consommé l'électeur.
L'opinion publique ne repose plus sur des convictions, mais vit d'émotions volatiles que le politique gère et exploite à son profit comme à ses dépens.
Le législateur a la tentation de remplacer la morale par la loi. […] Les lois sont souvent faites en réaction à des émotions liées à l'actualité.
Le vote protestataire
Le vote pour Marine le Pen n'est pas à mes yeux un vote d'adhésion mais de déception et de colère. […] Il n'est pas un soutien à Marine le Pen mais un cri à tous ceux qui ont vocation à bâtir un avenir pour la France en leur disant : “Nous sommes frustrés, malheureux et humiliés et vous ne répondez pas à nos attentes.”
Quand il n'y a plus d'espérances collectives, les droites, sur tout le continent européen, gèrent les peurs, et les gauches, les humiliations.
Crise de confiance
Nous sommes dans une très grave crise de confiance dans les élites économiques et politiques. […] Aujourd'hui, c'est la dimension morale et exemplaires des politiques qui est en jeu.
Et après ?
La campagne électorale, qui a déjà commencé, devrait donc s'appuyer sur ce diagnostic.
  • Cesser de surfer sur les peurs et les humiliations. La politique doit proposer des solutions (des espérances) et non s'acharner à attiser le feu (l'UMP et le FN) ou se contenter de panser les brûlures (on pense au “care” du PS). Sur le vote protestataire, la posture morale est contre-productive, puisqu'elle alimente au contraire la colère – et donc les votes extrêmes et absurdes, en un cercle vicieux.
  • L'organisation du travail, qui contribue à éloigner les Français de la politique (trop de problèmes individuels empêchent de se préoccuper des problèmes collectifs). Or, cela ne se décrète pas, puisque relevant des décisions des entreprises et des administrations (hôpitaux et entreprises du CAC 40… même méthodes !). Le seul moyen de desserrer cet étau est de réduire le chantage au chômage – et donc ce terrible chômage qui détruit tout, y compris le droit de grève, le rapport de forces employés / employeurs, la négociation syndicale. Il faudra certainement restaurer le droit du travail, moribond, autant que le droit au travail (lequel ?).
  • Le personnel politique doit travailler l'exemplarité, y compris dans des domaines symboliques (train de vie). Il doit montrer, de façon incontestable, que l'on ne peut s'en sortir qu'avec un projet collectif, ce qui inclut des devoirs, au premier rang desquels la solidarité par l'impôt. La réforme fiscale, aussi aride soit-elle médiatiquement, en est la première étape, la condition nécessaire (mais pas suffisante).
  • Passer des lois de circonstances à des lois montrant un chemin, une continuité. En réduire le nombre et préférer leur application à leur seul vote (non suivi de décrets d'application !)
Nous sommes tous, citoyens et politiques, le “nez dans le guidon”, à pédaler comme des fous sans regarder la route. Ne nous étonnons pas si l'on va droit dans le mur. Il faudrait relever la tête, de temps à autre… Qui d'autre que les politiques peuvent nous inciter à cet effort ?

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