mercredi 8 décembre 2010

Doux rêveurs

Internet, ce média déroutant, crée désormais ses propres événements. Trois exemples récents le prouvent avec éclat : les révélations de Wikileaks, bien sûr, mais aussi le happening de Cantona, sans oublier la mise en ligne du livre de Houellebecq. Leur dénominateur commun ressemble à du rêve – mais du rêve qui pourrait se transformer en cauchemar.

Un footballeur sans arbitre
Si l'initiative de l'ex-footballeur avait réussi, les banques auraient fait faillite. Chacun aurait dû se replier sur les espèces retirées dans la précipitation, tout le monde n'aurait pas été servi et une guerre civile aurait pu en découler – on sait que les paniques monétaires peuvent mettre à bas une organisation sociale en quelques jours.

Une transparence qui pourrait devenir opaque
Wikileaks prône la transparence. Un doux rêve ! Car que va-t-il se passer ? Les entreprises et institutions vont bétonner leurs protections. Il ne serait guère surprenant que nombre d'organisations ne restreignent l'accès à Internet, ne suppriment tout dispositif de copie de données (wifi, prises USB, graveurs de CD) et ne commencent à contrôler toutes les opérations de leurs employés sur les outils informatiques. À terme, on pourrait même s'orienter vers l'explosion du world wide web en sous-ensembles fermés, à l'image de Facebook – qui ne cherche rien d'autre que de créer son propre monde virtuel, auto-suffisant. Les Hadopi de tout poil pourraient bien foisonner aux domiciles, tandis qu'au bureau, on évoluerait dans un monde virtuel strictement encadré et délimité.

Une culture libérée… et aussitôt confisquée
Que le prix Goncourt soit en ligne sur le web peut faire rêver les partisans d'une gratuité de la culture. On retrouve le même débat que pour la musique. Encore une fois, tant que ces initiatives demeurent ponctuelles, on peut toujours rêver, sur le mode (un brin hypocrite) : “ils en ont assez vendu, qu'ils nous le donnent”. Si, en revanche, il n'était plus possible de facturer le moindre produit culturel, alors il faudrait revenir au mécénat, comme à l'époque des souverains de droit divin. Quels seraient les choix desdits mécènes, entreprises ou chefs d'États ? Ils verrouilleraient la culture, selon toute vraisemblance. Et leur pouvoir en serait accru d'autant.

Georges Moréas, sur son blog, conclut avec lucidité :
Qu’on ne s’y trompe pas, c’est une véritable révolution qui est en marche. Une révolution virtuelle. Selon les résultats, soit on va s’acheminer vers un monde dans lequel les internautes deviendront tous des malfaiteurs en puissance ; soit, au contraire, vers une légitimation de la liberté de l’information.
Le contrôle tous azimuts des échanges de données reviendrait en effet à considérer tout internaute comme un délinquant potentiel, et donc à l'emprisonner préventivement dans une cellule virtuelle, au cas où… (voir Hadopi et la charge de la preuve). Quant à la liberté de l'information, elle ne peut subsister que si un équilibre subtil est trouvé entre sa diffusion et sa valeur intrinsèque. On dit souvent que l'économie du futur repose principalement sur l'information. Si elle ne peut plus être protégée, elle n'existe plus en tant que valeur économique. Et l'on n'a pas trouvé de solution de remplacement !

Décidément, nous voilà loin du rêve !

Imagine John Lennon
Association d'idées : il y a trente ans aujourd'hui, le 8 décembre 1980, disparaissait John Lennon. Il avait beaucoup rêvé lui aussi, en particulier dans sa chanson Imagine, dont quelques vers collent furieusement à l'actualité. Qui pourrait dire ce que l'ex-Beatle aurait pensé d'Internet, de la libre copie de la musique et des rêves de transparence ?
Voici un bref extrait de sa chanson-manifeste datant de 1971 :
Imagine no possessions / No need for greed or hunger
You may say I'm a dreamer / But I'm not the only one
I hope some day you'll join us / And the word will live as one
Plus de “possessions”, donc, plus de “cupidité” (greed) ni de faim… Il est vrai que nous sommes de plus en plus nombreux à rêver, mais de quoi ? Un monde devenu “UN” (live as one), voilà qui fait penser à cette mondialisation – pas si heureuse – qui ne cesse de défrayer la chronique.

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