mardi 23 novembre 2010

Mélenchonisation ?

C’était le 6 mai 2007, soir du second tour des élections présidentielles. Jean-Luc Mélenchon tentait de développer un argumentaire, quand l’animatrice le coupa, arguant d’une “importante information” – dans le genre breaking news (to break = casser). De quoi s’agissait-il de si important ? On apprenait que Ségolène Royal et François Hollande n’étaient plus ensemble. J’ai éprouvé la même colère que Mélenchon à ce moment-là. Quand le people casse la politique, il y a de quoi être énervé !

La colère… c’est ce qu’exprime Mélenchon dans son livre polémique, Qu’ils s’en aillent tous ! (Flammarion, 142 pages, 10 €). Le titre lui a valu des accusations de populisme, voire d’être comparé à Le Pen, par Cohn-Bendit ou Huchon. Bigre !

Jean-Luc Mélenchon m’a toujours été sympathique – et pas seulement parce qu’il porte le même prénom que moi (je plaisante). Lui, comparé à Le Pen ?! Bizarre ! Le mieux, pour se rendre compte, est encore de lire ledit livre, non ? Au moins, on juge sur pièces, et voyons si nous sommes gagnés par la “mélenchonisation des esprits” que Manuel Valls a cru bon de dénoncer…

Une colère froide et réfléchie
De cette lecture il ressort que sa colère est froide et réfléchie, et que la seule maladresse, à mes yeux du moins, est son titre : le “Qu’ils s’en aillent tous” est de trop et brouille peut-être le message, les commentateurs s’appuyant sur son caractère excessif pour déconsidérer l’ensemble du propos. Force est de reconnaître cependant que, bien qu'étant loin d'avoir le profil d'un militant du Parti de Gauche (PG), je partage certaines de ses indignations.

Il y a d'ailleurs un exemple de “qu’ils s’en aillent tous” auquel je souscris : celui des footballeurs qui s’exilent fiscalement parce que, les pauvres choux, ils refusent de payer des impôts dans le pays même qui leur a permis de devenir ce qu’ils sont. Il faut lire ce qu’en dit Mélenchon :
Qu’ils s’en aillent tous aussi ces anti-héros du sport, gorgés d’argent, planqués du fisc, blindés d’ingratitude.
On lira aussi ses commentaires sur Anelka (page 65), joueur que je ne connais pas, mais dont les propos me font dresser les cheveux sur la tête. Anelka n’est-il pas populiste, au pire sens du terme, dans sa façon poujadiste de refuser l’impôt et la solidarité ? (et toujours page 65, à propos des tennismen :)
Pas une seule de ces “stars exemplaires” qui sont données à regarder comme des héros n’assume ses responsabilités à l’égard de la société.
Au-delà de ces propos polémiques, quelques phrases bien senties font réfléchir, comme celle-ci :
Est nommée “valeur” la taxe privée qu’est le bénéfice et “charge” l’impôt public destiné au bien commun. (page 49)
L’inversion des valeurs, justement, fait froid dans le dos. Où va une société qui cherche à tout prix à se “décharger” des êtres humains ? Reconnaissons qu’il y a là un réel problème !
Mélenchon vise juste quand il dénonce les salaires pharamineux des grands manitous du CAC40 :
Depuis le début des années 2000, les revenus des patrons du CAC 40 ont été multipliés par huit ! Tel quel ! Les récitants de la “modération salariale”, comme ils disent, les chantres de l’austérité, les pourfendeurs des “charges salariales”, les éradicateurs des “privilèges sociaux”, ont augmenté leur salaire de 700% ! Ainsi, bon nombre de patrons du CAC 40 gagnent en un jour ce que gagne un smicard en un an. (page 58).
Ou encore, page suivante :
La maison BNP Paribas […] a mis de côté 500 millions de bonus pour ses dirigeants et traders. Cela donne un bonus moyen de 250000 euros par crâne d’œuf ! Savez-vous de combien est le salaire moyen dans ce pays ? 2000 euros. Ces grands tripoteurs d’argent de BNP Paribas touchent en prime, pour une année de spéculation, l’équivalent de dix ans de travail d’un tel salaire moyen (page 59).
Le ton est acerbe, et je déplore pour ma part le terme “crâne d’œuf” qui ajoute inutilement une tonalité vaguement injurieuse alors que les chiffres parlent d’eux-mêmes. Précisons que ces bonus concernent l’année 2009, celle de la fameuse crise financière, et non pas une année florissante de prospérité !

Sur l’Europe, Mélenchon est encore plus sévère.
Le capital exige que soient constitutionnalisées les normes interdisant qu’on le maîtrise. […] Il n’existe pas un seul exemple d’un mieux social quelconque qui soit venu de l’Europe en France. La règle de la concurrence libre et non faussée : voilà la nouvelle table des lois applicable en toutes circonstances sur tous les sujets, jusqu’au grotesque. “Liberté, Égalité, Fraternité” ont été dissoutes dans le Code du commerce.

La déception à l’égard de l’Europe, nous sommes nombreux à la ressentir. Car la concurrence n’est pas considérée comme “faussée” lorsque se pratique le “dumping social et social”. Or qu’est-ce que le dumping, sinon une distorsion malhonnête de la concurrence ? En quoi le maintien de services publics menace-t-il réellement l’équilibre économique de l’Union Européenne ? On mesure les excès de ce libéralisme outrancier – Jacques Généreux parlerait de “marchéisme”, il a été bien inspiré de créer ce néologisme.

Le pire est qu’il n’exagère pas vraiment : c’est presque ça. N’y a-t-il pas de quoi être en colère, aussi raisonnable et pondéré que l’on soit ?

Et après ?
Alors bien sûr, où la thèse de Mélenchon devient plus délicate, c’est quand il en vient aux solutions. Sa “révolution citoyenne”, démocratique, fondée sur le vote, des élections, une assemblée constituante et des référendums, peut paraître sympathique. Il n’empêche ! Imaginons que la France prenne les décisions qu’il préconise, telles que d’opposer des “opt-out” sociaux aux normes européennes, ou de créer une tranche à 100% de l’impôt sur le revenu, ou encore d’élire les responsables de l’audiovisuel. Le “système” ne resterait pas inerte, il résisterait de toutes ses forces. Pire encore, nos voisins et partenaires auraient vite fait de nous lâcher en rase campagne, et les mesures de rétorsion financière – les marchés internationaux, les agences de notation et autres institutions – garderaient leur pouvoir de nuisance intact. Ah oui, il fait bon rêver, mais il faut aussi revenir sur terre !

Remercions tout de même Jean-Luc Mélenchon de “faire turbuler le système”. Il en a bien besoin, de turbuler… ne serait-ce que du côté du PS, dont le projet avance à une lenteur d'escargot.

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