dimanche 12 septembre 2010

Grands Montets : une voie “historique”

Un scénario de film ?
Contrairement à ce que l’on peut imaginer, une course en montagne n’obéit pas qu’à des motivations sportives ou techniques. C’est toute la richesse de cette activité : on monte, certes, on gravit, on escalade, mais ce n’est pas tout. Le contexte même de la course bonifie les joies éprouvées.
Pour cette ascension aux Grands Montets, j’ai eu l’impression d’écrire un scénario de film. Mais il fallait trouver le réalisateur qui accepte de me “diriger” en tant qu’acteur. Il fallait aussi que la météo, les conditions et le calendrier de chacun soient à l’unisson, ce qui n’est jamais gagné d’avance en montagne !
Et puis… ça a “marché”.

55 + 55 = 2010
Durant l’été 1955, mon père, alors âgé de 26 ans, se vit proposer par son guide de gravir un joli sommet de quelque 3300 m d’altitude, l’aiguille des Grands Montets, au-dessus d’Argentière (Haute-Savoie). Les étapes classiques de la plupart des ascensions s'enchaînèrent : montée en refuge, à Lognan, nuit sur place et, le lendemain, ascension du sommet par sa “voie normale” en quatre heures environ pour 1300 m de dénivelé. Le guide parvint ensuite à lui “vendre” un supplément en descendant par une autre voie… sur la Mer de Glace. Long parcours !
Les chiffres ronds titillent la logique : 55 ans après 1955, j’avais envie de suivre les traces de mon père en répétant cette course. Seulement, entre-temps, beaucoup de choses avaient changé.

D'anciens documents écrits de la main d'Henri Tafforeau
Les marques du temps
Au début des années soixante, un téléphérique est en effet construit entre Argentière, Lognan et l’aiguille des Grands Montets. L’installation ouvre des horizons aux skieurs, bien sûr, mais aussi aux alpinistes, en rendant accessible la petite aiguille Verte. Dès lors, monter à pied perd une partie de sa raison d’être. Le temps a aussi bouleversé le terrain : les glaciers ont reculé, les crevasses se sont ouvertes là où la glace résistait, et la mémoire de l’itinéraire a fini par s’effacer…

Zian sur le glacier, juste devant l'aiguille Verte
Une voie “historique” reconstituée
C’est donc à une reconstitution historique que s’est prêté Zian Charlet, le jeune guide qui m'a conduit. Fin connaisseur du secteur puisqu’il appartient à une lignée d’Argentérauds, il avait les cartes en mains. Pour autant, ce n’était pas si facile. Je lui avais expliqué de mon mieux les hypothèses que j’avais forgées en croisant lectures et observations depuis le Point de vue du glacier situé en contrebas. Zian a été capable de compléter la ligne que j’imaginais pour en faire une voie de passage, bien réelle. Et j’ai donc eu la joie de parcourir cet itinéraire ce 12 septembre, jour de l’anniversaire de la naissance de mon père (disparu en 1988). Pour une fois, d’ailleurs, le téléphérique avait prolongé son calendrier d’ouverture jusqu’à ce dimanche, pour fermer le soir même ! Une autre chance.

Pause au sommet de la moraine. À gauche… toujours la Verte.
Ouverture morainique
Voici les principales scènes du scénario : prologue sur le sentier du Point de vue, que l’on quitte à proximité d’une cascade, petits passages escarpés mêlant herbe et rochers, suivis d'une longue et directe moraine de 400 mètres environ. Là, les choses se compliquent : on butte sous une paroi de mauvais rocher dans laquelle résistent les ultimes mètres carrés d’un glacier moribond. Une longue traversée ascendante dans des dalles polies encombrées de blocs, mises au jour par la fonte des glaces, permet de rejoindre une nervure de l’autre côté de laquelle on découvre enfin, après 2h30 de progression, un glacier autrement plus fourni. Fourni, oui, mais aussi en crevasses…

Première partie de la progression à corde tendue sur le glacier.
Des crevasses bien cachées
Zian savait que plusieurs redoutable crevasses fendaient latéralement le glacier sous le col des Rachasses (3037 m). La neige fraîche tombée les dernières semaines masquait ces gouffres sous une placide couche immaculée et lisse. Il fallait donc extrapoler les ponts de neige, quitte à franchir l’un d’entre eux, “reniflé” par déduction, à quatre pattes pour augmenter la portance ! Moyennant ces précautions et des louvoiements subtils, nous avons pris de l’altitude progressivement, contournant le rebord d’une côte rocheuse secondaire, pour découvrir le “final”.

Arrivée à proximité de l'attaque de l'arête finale.
Le Petit Belvédère
Il aurait été dommage de prendre la tangente en rejoignant l’itinéraire de descente au refuge d’Argentière puis le col des Grands Montets. Une courte voie d’escalade mixte se parcourt de temps à autre en boucle depuis l’aiguille homonyme. Nous la rallions donc, suivant le rebord droit de l’arête rocheuse récemment baptisée le “petit Belvédère”.

Dans le “mixte” du Petit Belvédère. Au fond, le glacier d'Argentière
Glace, neige et roc
Moyennant quelques passages peu difficiles de rochers et glace mêlés, le fameux “mixte”, nous progressons sur le flanc droit de l'arête, découvrant parfois le versant abrupt côté Grands Montets.

Vers le second ressaut. On distingue un tube à explosifs servant à purger les avalanches.

Une brèche de l'arête révèle des escarpements impressionnants et la plate-forme du sommet
Civilisation “destroy”
L’arrivée est étrangement agrémentée de quelques traces de civilisation “destroy”, tels une sorte de Catex rudimentaire, équipé d’un chariot à pneus, ainsi qu'un compresseur ! Mais nous finirons par enjamber la rambarde de la plate-forme touristique du sommet, sans avoir emprunté les escaliers métalliques de l’autre versant.

S'agit-il d'une sculpture de Tinguely ? D'une 2cv “customisée” ? Les experts s'interrogent…
Les dégâts du Progrès
Je dois cependant accepter sans broncher les dégâts collatéraux du Progrès, car c’est sans regrets que je vais emprunter le téléphérique pour regagner la vallée – n’ayant ni le courage, ni l’envie de faire l’aller-retour ou, pire encore, de plonger vers la Mer de Glace comme mon père l’avait fait !

Les protagonistes du film, scénaristes, acteurs et… réalisateurs. L'antenne désigne la petite aiguille Verte. La “grande” trône au-dessus.
Une aiguille Verte très “paternelle”
Ainsi fut réalisé ce beau film, assez long – 345 minutes depuis Lognan – esthétique et somme toute logique, dans une ambiance conviviale et émouvante, les images paternelles de toutes sortes venant nous accompagner. Comme pour nous le rappeler, l’aiguille Verte a sans cesse veillé sur nous, située pile dans l’axe de notre progression. Or, ce prestigieux sommet a marqué tous les alpinistes qui ont un jour eu la chance de le gravir, à commencer par Armand Charlet, le grand-père de Zian, qui y monta cent fois exactement, pour continuer par son fils Jean-Claude, auteur de la première solitaire hivernale du couloir Couturier (1974). “Non, je ne vais certainement pas tenter de battre le record !” a plaisanté Zian. Il a pourtant, malgré un âge peu canonique, déjà foulé cinq fois la cime de la Verte, par le Couturier, bien sûr, mais aussi le couloir en Y, l’arête Sans Nom ou le couloir Whymper. Et nous sommes tombés d’accord pour décréter que cette aiguille Verte était le plus beau sommet de la Vallée – n’en déplaise à Sa Majesté le mont Blanc, na !

Ci-contre : le billet du téléphérique des Grands Montets.
Non, il n'existait pas de formule spéciale pour ceux qui se contentent de descendre des Grands Montets en benne. Il faudrait pour ça que la voie historique redevienne classique et fréquentée !
Mais – qui sait ? – ce billet (de blog) vous donnera-t-il envie de suivre cette voie…

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