samedi 13 mars 2010

Hors la loi

Je viens d’achever la lecture de Hors la loi, de René Belletto. Une lecture fébrile, fascinante, mêlant le plaisir des mots, de la ponctuation – si subtile ! – et de la conjugaison, au service d’une intrigue complexe, traversée d’une foule de personnages denses et attachants, en forme de boucle (sans fin ?), dramatique et dramatisée, riche en coïncidences et en mystères.
Paru début mars 2010, 496 pages, 19,90 €, édité par P.O.L ISBN 978-2-8180-0007-6 EAN 9782818000076

Non, je ne suis pas critique littéraire, aussi ne me lancerai-je point dans l’exercice, déçu, irrité et horripilé par celui de Marine Landrot dans Télérama, qui ne semble écrit que pour étaler la culture de la signataire… Aussi me bornerai-je à ces notes de lecture, évoquant quelques phrases, quelques subjonctifs, bien sûr, quelques mots rares et quelque coquille cocasse – quoique encore plus rare…

Vous n’aimez pas le subjonctif imparfait ? Lisez ce roman et vous changerez d’avis. La phonétique inattendue de ce temps de la conjugaison confère une sorte d’emphase au style qui devient vite familière au lecteur et le rend complice des émotions du narrateur. Quelques exemples (les chiffres entre parenthèses indiquent les numéros de pages).
  • “Il fallut bien me lever, il fallut bien que mes jambes tinssent bon.” (170)
  • Une descente d’escalier : “Je m’abandonnais avec volupté aux lois de la pesanteur, laissant mes jambes exécuter à leur guise les mouvements seuls que leur commandait l’instinct pour que je ne chusse pas.” (445)
  • À propos d’idées musicales à développer : “Deux d’entre elles me plurent assez pour que je consacrasse une heure à un début de mise en forme plus poussée.” (407)
  • Et peut-être le plus beau, en un moment palpitant : “L’effroi de ma situation paralysait mes jambes, tandis que le danger exigeait que je les musse.” (286)
Le plaisir des mots, de ceux que parfois on ignore (enfin, en ce qui me concerne !), et qui donnent tout leur sel aux descriptions. “échapper à leur cautèle” (179) un fait “adventice” (287) une “enclouure” (368) “les lignes alliciantes de sa beauté” (372) J'y ajouterai “le vieil fol” (170), à la place d'un “vieux fou”.

Voici comment Luis Archer, le narrateur, évoque Irène, et la relation torride qu’il allait entretenir avec elle durant quelques jours :
“Il est vrai aussi qu’elle s’était emberloquée de moi avant que nous nous fussions vus, qu’elle s’agriffa à moi avec ardeur…” (380)
Deux phrases sur la solitude et l'écoulement du temps m'ont spécialement marqué :
“J’étais seul dans mon étrange prison intérieure, sur la porte de laquelle je m’acharnais en vain depuis des temps immémoriaux – j’avais pourtant une clé, mais la porte ne devait pas avoir de serrure, voilà, j’avais la clé d’une porte sans serrure.”
“Les mois passaient comme des jours et les années comme des semaines, et ainsi dix années lancinantes s’enfuirent comme une seule, qui fila comme l’instant, sans que rien changeât.”
Dieu que c’est juste !

N'oublions pas le charme des coquilles (rarissimes), minuscules défauts qui ne font que rehausser la beauté du texte, de la même façon que ce sont les minuscules défauts du visage d'une femme qui rehaussent sa beauté (on notera ici la tentative du blogueur, récent rescapé d'une formation à la correction de texte, qui cherche par avance à excuser ses propres coquilles…)
  • “je déjeune iciavec lui” (234)
  • “aux courts ccheveux blonds” (283)
  • me m’empressant (double espace) de…” (410) Là, le correcteur a des excuses. Cette portion de phrase est extraite du chapitre 19, torride (et crue) description de la relation de Luis Archer et Irène, qui n'aura pas manqué de distraire le professionnel, au point de laisser ce “me m’” et la double espace qui suit. Nous laisserons au lecteur le soin d'aller voir ce que le narrateur se préparait à accomplir (“de…”) !
Terminons par le plus beau, ce quatrain, dont on reparlera peut-être (*) :
Amours rêvés de ma jeunesse
Se sont enfuis avec le temps
Mais que jamais ne disparaisse
Le souvenir que je t'attends.
Un grand bravo à René Belletto !

(*) Ajout du 6 juillet 2016
Ce quatrain, ainsi que d'autres, figurait déjà au début de Régis Mille l'éventreur, et est repris également dans Créature. René Belletto l'attribue à une chanteuse, Nadine Rhode, qui ne semble pas exister (ce qui reste à établir).

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