vendredi 19 mars 2010

De Gaulle à la page ?


Dans un réjouissant roman qui vient de paraître, Benoît Duteurtre imagine Le retour du Général (éditions Fayard). Il se demande avec nous si, en définitive, le vieux général ne serait pas “à la page” dans la société de 2010. J'emploie à dessein ce terme, tant le récit fait penser à la bande dessinée de Jean-Yves Ferri, De Gaulle à la plage, dans sa façon de recourir à l'image du personnage historique pour jouer avec nos symboles et dérives.

Au-delà de cette histoire foutraque d’un de Gaulle âgé de 120 ans revenant au pouvoir, le roman pointe les travers de notre société, que l’auteur dénonce avec saveur. Les excès de l’Europe “économique” le révulsent : « D’un côté l’administration s’acharnait à supprimer tout contrôle de l’économie ; de l’autre, quantité de règles tatillonnes se greffaient sur la vie quotidienne  », au point de lui interdire la consommation d'un œuf à la mayonnaise fraîche dans un bistrot parisien au nom de la sécurité alimentaire…
La devise est désormais la suivante : « L’emblème des Trois Libertés (Entreprendre, Commercer, Circuler), conduirait le monde vers un nouvel âge de prospérité.»

Prospérité, avez-vous dit ? Pas pour tout le monde ! Par exemple, les préposées aux renseignements téléphoniques ont été délocalisées : « Pour un coût trois fois moindre, et sans aucune protection sociale, elle y effectuait la tâche qu’accomplissait auparavant une jeune Française touchant désormais le revenu minimum d’insertion – ce qui répondait bien à ce concept de “nivellement par le bas” » assène-t-il page 218, dans un final satirique.

Depuis les années soixante-dix, nous sommes installés dans ce qu’il appelle avec raison la « crise permanente ». En son nom, « les efforts demandés [sont] toujours présentés comme provisoires afin de préparer la fameuse “sortie du tunnel” » qu’on n’aperçoit toujours pas.

Duteurtre est-il passéiste ? Il se pose la question à lui-même : « Mais quelque chose me semblait encore plus déprimant que tout cela : l’idée d’être moi-même un absurde geignard en train de se lamenter sur la transformation des choses. »

À la fin du livre, il n'hésite pas à se mettre en scène en vieillard fatigué tentant d’haranguer de jeunes élèves passant dans un jardin public. Un policier s’interpose et s’adresse à lui dans la langue de 2050 : « Vou fet kôa ici, à parlé au jeun’s. Savé pa k’sé interdi ? »

 Le mélange des mots et des langages l’insupporte. Un exemple l’illustre avec pertinence : pourquoi prononcer le nom du joueur de tennis « Rodjeure Fédéraire » ? Cet homme est suisse. Duteurtre brocarde cette « discrète manifestation de cette haine de soi selon laquelle tout ce qui sonne français est ringard et tout ce qui sonne anglo-américain est moderne. Roger a quelque chose de beauf, de tonton flingueur. “Rodjeure”, c’est autre chose, qui colle au commerce mondialisé. […] Mieux vaut donc angliciser ce prénom – quand bien même on prononce le nom de famille avec un accent français, ce qui est incohérent ; mais la langue des esclaves qui imitent leurs maîtres est souvent un peu bancale. »

Alors, passéiste ? Une brève formule, page 61, répond par la négative avec concision : « La modernité m’enchante ; la fuite en avant me désole. »

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