lundi 28 décembre 2009

Craquement de chaussure

Connaissez-vous l'ingénieur du son Geoff Emerick ? Si vous vous intéressez aux Beatles, son nom ne vous est peut-être pas étranger. Le destin de cet homme est en effet marqué par les quatres “lads” de Liverpool.


Né en 1946, il entre aux studios EMI, sis à Abbey Road, dès 1962, âgé d'à peine 16 ans, et assiste à la toute première session d'enregistrement du groupe, la chanson Love Me Do. En 1966, le producteur George Martin le propulse ingénieur du son attitré des Beatles et il se distingue d'entrée en répondant aux demandes complexes de John Lennon pour un morceau resté emblématique : Tomorrow Never Knows. Geoff Emerick sera ensuite l'artisan de l'enregistrement de Sgt Pepper et de Magical Mystery Tour, rien de moins ! Durant les sessions du Double Blanc, il donnera sa démission, excédé par l'ambiance exécrable qui régnait alors dans le studio. Mais les Beatles le rappelleront afin qu'il enregistre avec eux le disque qui deviendra Abbey Road.

Geoff Emerick raconte tout cela – et bien d'autres choses encore – dans un superbe livre paru aux éditions Le mot et le reste, En studio avec les Beatles, traduit par Philippe Paringaux. Le récit est vif, direct et franc. On y apprend une foule de choses sur la genèse de l'œuvre des quatre garçons dans le vent, un vent créatif, parfois bon et parfois mauvais, mais toujours exceptionnel. Le livre dépasse les habituels clichés trop souvent accumulés à propos des Beatles et nous permet de mieux comprendre le processus créatif du groupe en studio ainsi que la part respective de chacun dans les très nombreux morceaux enregistrés de 1966 à 1969.

Parmi les anecdotes amusantes qui parsèment le livre figure celle-là. L'enregistrement de A Day In The Life constitua le sommet de l'album Sgt Pepper. Entre autres fantaisies, les Beatles avaient suggéré que le morceau s'achève par un accord plaqué sur des claviers, le plus long et le plus “conclusif” possible.

Tous les instruments disponibles dans les studios d'Abbey Road furent réquisitionnés : deux Steinway à queue, un autre Steinway, droit cette fois, légèrement désaccordé pour sonner “bastringue”, une épinette, un piano électrique Wurlitzer et un harmonium. George Harrison étant ce soir-là absent, ce furent John Lennon, Paul McCartney, Ringo Starr, Mal Evans et George Martin qui plaquèrent le fameux accord, en plusieurs enregistrements successifs. Le plus difficile fut bien sûr de le plaquer avec un ensemble parfait, tandis que George Martin devait faire le moins de bruit possible en actionnant le soufflet de l'harmonium au pédalier. Durant chaque enregistrement, Geoff Emerick augmentait la sensibilité des micros au fur et à mesure que le son déclinait, afin d'allonger la tenue de l'accord. Aussi le moindre bruit parasite pouvait-il se faire entendre tandis que les protagonistes restaient immobiles, retenant presque leur souffle. Et c'est là que Ringo changea légèrement de position, faisant craquer sa chaussure. Geoff Emerick nous assure que l'on entend ce (très) léger bruit parasite et c'est vrai.
Sur l'album récemment publié en version remasterisée, le craquement est audible sur le canal droit au timecode 4:50. Munissez-vous d'un casque ou augmentez le volume sonore pour l'entendre !

Geoff Emerick a mené par la suite une carrière remarquable d'ingénieur du son, travaillant régulièrement avec Paul McCartney, en particulier sur les sessions épiques de Band On The Run à Lagos (Nigeria), jusqu'au mixage du tout dernier album “live” de McCartney, Good Evening New-York City, ce qui fait qu'à seulement 63 ans, Emerick a connu toute l'histoire des Beatles, des origines à nos jours. Prodigieux !

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