vendredi 20 novembre 2009

Identité et appartenances

Dans son numéro d'hier, Libération avait convié une soixantaine de philosophes à évoquer la question de l'identité nationale. Parmi eux, Michel Serres s'est attaché aux mots et à leur sens, d'une façon qui m'a parue instructive. Il distingue en effet d'un côté l'identité et de l'autre les appartenances (au pluriel).

Lorsqu'il affirme que “confondre l'identité et l'appartenance est une faute de logique”, il s'appuie sur le sens quasi mathématique des mots. L'identité nous définit tout entier et de façon exclusive. L'une des acceptions d'identité est “égalité”, non au sens républicain du terme, mais au sens de “est égal à”. Si l'on ne se définit que par l'identité, on s'enferme dans une définition unique alors que nous sommes par essence “multiples”. L'identité concerne le “je” (moi) tandis que “les” appartenances sont plurielles. La théorie des ensembles illustre parfaitement cela : il y a par exemple l'ensemble des Français, l'ensemble des chrétiens, l'ensemble des bretons, l'ensemble des fumeurs, celui des non-fumeurs, etc.

Les maths utilisent d'ailleurs un symbole différent pour désigner l'appartenance : soit x appartient à l'ensemble A (ci-dessus à gauche), qui n'a rien à voir avec x = A.

Si l'on confond l'identité et une appartenance, on s'enferme dans une définition réductrice et la folie nous guette. Si l'on n'est que français, on devient vite nationaliste et agressif (les guerres l'ont démontré). Si l'on n'est que breton, on devient régionaliste avec les excès que l'on connaît. Si l'on n'est que supporter du PSG, on devient rapidement un crétin avec ses banderoles insultantes. Si l'on n'est que chrétien, on voudra interdire à tout le monde l'avortement, la contraception et inscrire dans la loi l'obligation d'assister à la messe le dimanche…

C'est ce que Éric Dupin appelait dans un ouvrage “l'hystérie identitaire”. C'est aussi ce que relevait Alain-Gérard Slama dans son livre La Société d'indifférence (évoqué dans un article de ce blog du 13 avril dernier) :
La notion d’identité est totalitaire : elle enferme le sujet dans une appartenance, une religion, une différence qui le totalisent, qui prétendent le définir tout entier et dont il doit à tout instant répondre.
“Réduire quelqu'un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution” estime Michel Serres. Je dirais même plus : cela le condamne non seulement à être persécuté mais à persécuter les autres qui, par définition, ne sont pas de son identité et enfin à se persécuter lui-même en se rendant en quelque sorte imperméable à d'autres appartenances, enfermé dans sa solitude. Éric Dupin, à propos de son livre précité, le résume bien :
Or l’individu seul face à lui-même, lié aux autres seulement par l’argent et le marché, se trouve sérieusement en manque. La quête identitaire, plus ou moins artificielle, vise précisément à combler cette solitude. Pour retrouver une certaine harmonie, il vaudrait mieux que l’individu se réinvestisse plus dans la société – comme citoyen par exemple – ce qui lui permettrait de relativiser ses appartenances identitaires.
L'hystérie identitaire résulte en effet de la quasi-schizophrénie que constitue la confusion appartenance/identité : on peut devenir fou si l'on doit être à la fois défini tout entier par plusieurs appartenances… identitaires. Eh oui : l'être humain est multiple, c'est ce qui fait sa richesse. Ne nous laissons donc jamais définir par une seule identité, fût-elle nationale.

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