lundi 9 novembre 2009

L'idéal de l'homme-marchandise

Serge Portelli est vice-président au Tribunal de Paris, président de la 12e chambre correctionnelle. Il est aussi essayiste. Dans “Le sarkozysme sans Sarkozy”, c'est en procureur qu'il dresse un véritable réquisitoire.
Le titre peut étonner, tant Sarkozy est présent à chaque page du livre. La thèse de l'auteur l'explicite : l'idéologie sous-jacente du sarkozysme, à ses yeux, dépasserait largement l'homme et… survivrait à son quinquennat. Bon…


La place nous manque pour rendre compte dans le détail de ce livre sévère. Nous mettrons l'accent sur la conception de l'homme qui résulte des gesticulations sarkozystes…

Travailler plus pour penser moins
À force de privilégier l'action, il est devenu impossible de penser. Le slogan du sarkozysme ressemble plutôt à “Travailler plus pour penser moins.” (p. 21), confirmé par une sortie maladroite de Christine Lagarde à l’Assemblée en juillet 2007 : “Mais c’est une vieille habitude nationale : la France est un pays qui pense. C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé maintenant, retroussons nos manches.”

Une véritable haine de la pensée est distillée insidieusement : “La réflexion, qui permet d’appréhender un minimum la complexité de l’individu, est toujours évoquée comme une perte de temps, une soumission, une défaite du politique.” (p. 59) L'omniprésence médiatique de l'hyper-président a une raison évidente : “Le sens profond de ces excentricités est de réduire la pensée politique à de simples vignettes autocollantes, laisser croire que toutes les idéologies se valent, que les hommes sont interchangeables, que seule l’action compte.” (p.90)

Il nous reste à tenir bon : “Il faut s’habituer à cette occupation incessante de l’espace et du temps et savoir s’extraire à toutes forces de ce maelström fou qui interdit de penser.” (p. 8)


Et l'homme, dans tout ça ?
À propos des services publics, Portelli observe que “Le sacrifice donc, comme toujours, porte sur la composante humaine.” (p.77) Un phénomène général, souvent évoqué dans ce blog. C'est un fait, “L’humanité, c’est vrai, devient un luxe.” (p. 59)

Le plus grave, c'est que de tels errements se diffusent dans la société tout entière : “Si tout est possible avec le sarkozysme, rien n’est hélas impossible. Il ouvre la voie au pire, en installant des réflexes, des habitudes de pensée” (p. 192), ne serait-ce que par l'exemple qu'il donne :  “Triste modèle d’homme d’État que ce modèle de l’ubris que nous donne Nicolas Sarkozy. […] Ses gestes, son vocabulaire, son attitude deviennent non seulement une possibilité, mais, pour beaucoup, un exemple. Ses colères, son autoritarisme vont migrer dans l’ensemble de la société.” (p. 153)

Un exemple vite imité par les entreprises : “Il se trouve […] aux côtés d’hommes raisonnables, d’innombrables chefs, petits ou grands, persuadés que la férocité avec laquelle ils transmettent les ordres les plus absurdes les protégera de l’arbitraire du pouvoir dont ils les reçoivent.” (p. 233)

Mais de quel homme s'agit-il, en définitive ?
Avant tout chose, de l'étalon-fric – et malheur aux pauvres ! “Si l’homme riche, celui qui réussit, est le nouveau héros du sarkozysme, l’homme pauvre, le perdant, en est le paria. Non seulement il n’a pas de Rolex, mais il demande qu’on l’aide. […] Le sarkozysme est profondément inégalitaire, sans pitié pour les plus faibles, ceux qui n’ont pas réussi.” (p. 80)

Et si l'on dénonce les excès du président, il clame qu'il se contente de mettre fin à l'hypocrisie, mais sans bien sûr changer sur le fond : “Tous les progrès récents de la démocratie consistent, il est vrai, à passer de l’hypocrisie au cynisme.” (p.118)

Où se trouve l'explication finale ? Dans la notion de “marchandise” : “Ce modèle est celui de l’homme-marchandise : il se lève tôt pour travailler plus, être encore plus performant, plus rentable. Il veut gagner plus et consommer correctement. Obéissant, il ne perd pas son temps à contester ou à faire grève.” (p. 251)

Sordide lapsus
Un sordide lapsus révélateur avait d'ailleurs conduit le candidat à la présidentielle, dans son discours du 9 novembre 2006 à Saint-Étienne, à dire ceci : “Mais je suis également un humaniste au sens où je crois […] que l’homme a une destinée […] qu’on ne fait pas n’importe quoi avec l’homme qui n’est pas une marchandise comme les autres.” Ça vous paraît hénaurme ? La vidéo est en ligne sur dailymotion.

Portelli confirme : “On comprend mieux tout l’intérêt de l’homme-marchandise. Il se tait. Penché sur son ouvrage, attelé à sa tâche, il ne dit rien, il ne proteste jamais. Même le dimanche […] il se rend au supermarché pour pouvoir sans relâche consommer. […] La liberté n’est pas sa préoccupation. Son bonheur, il le trouve ailleurs.” (p. 253)


Vous trouvez que Serge Portelli exagère ?
 Il y a pourtant de ça. Et si nous ne nous en rendons pas compte, c'est que nous sommes comme la Grenouille ébouillantée :
“Une métaphore résume la façon dont les Français vivent le sarkozysme : plongée d’un coup dans une casserole d’eau bouillante, la grenouille tente de se débattre et de s’enfuir ; plongée dans de l’eau tiède dont la température monte lentement, elle s’engourdit et meurt sans presque s’en rendre compte.” (p. 249)

Ce tableau peut sembler outrancier. La lecture d'un livre permet de réfléchir lentement, de se faire une opinion à l'écart des turbulences médiatiques. Force est de reconnaître que le constat de Serge Portelli est pertinent – et rejoint d'ailleurs celui d'un Bayrou dans son récent essai, malheureusement occulté par la campagne des élections européennes. Il n'y a pas à dire : si nous ne sommes pas encore ébouillantés, au moins sommes-nous d'ores et déjà anesthésiés…

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