lundi 5 octobre 2009

Quel événement !

Libération reparlait récemment du serpent de mer de la réforme de l'orthographe.

Tous les promoteurs de réformes, sans exception, oublient une donnée majeure : l'existant. Ils raisonnent d'un point de vue théorique. Théoriquement, en effet, réformer l'orthographe simplifierait son apprentissage. En pratique, il en va autrement.

1. Quid de l'acquis ? Les livres imprimés, les pages Web existantes et en ligne pour longtemps, représentent un volume de texte sans aucune commune mesure avec celui qui existait dans le passé, lorsque des réformes furent appliquées. La cohabitation entre les deux orthographes serait inévitable, et pour très longtemps.

2. La lecture contribue à la mémorisation de l'orthographe – même inconsciente, même sans qu'elle soit toujours appliquée ensuite à l'écriture. Faire cohabiter plusieurs orthographes induirait la confusion mentale des lecteurs qui, au final, compliquerait la compréhension de ce qu'ils lisent (avez-vous déjà essayé de lire du Montaigne ou du Rabelais dans l'orthographe de l'époque ? Mission impossible ! Or c'est ce que l'on ressentirait à la suite de l'application brutale d'une orthographe 2.0)

3. Désapprendre, pour les lecteurs adultes, serait difficile, ferait perdre beaucoup de temps, entraînerait des erreurs qui, inévitablement, aboutiraient à une sorte de troisième version, bâtarde, mélangeant deux orthographes – celle d'avant et celle d'après.

EVENEMENT
À l'appui de leur article, les journalistes de Libé évoquaient le cas du mot "EVENEMENT", écrit ici délibérément sans aucun accent. Il se trouve que l'on a longtemps orthographié le mot "évÉnement" (c'est nous qui soulignons). Une réforme (?) de 1990 a décidé, dans sa grande sagesse, de prôner l'orthographe "évÈnement". Du coup, l'incertitude règne, ne serait-ce que chez les correcteurs orthographiques informatiques, reflets des hésitations humaines.


Dans cet éditeur de blog, FireFox souligne "événement" mais pas "évènement" comme vous pouvez le voir dans l'illustration ci-dessus.


À l'inverse, le correcteur ProLexis, réputé pour son sérieux, préfère l'orthographe d'avant, comme le montre cet exemple testé dans l'éditeur de texte de Mac OS.

On n'en sort pas ! À un moment ou à un autre, l'enseignant doit expliquer cela et les élèves mélangent tout : les uns retiennent "événement", les autres "évènement". Impossible de surcroît d'apprendre à son insu en lisant la presse ou des pages Web puisque les deux cas se présentent. Une réforme importante de l'orthographe créerait des milliers de cas semblables dont une terrible confusion résulterait.

Toute réforme serait donc impossible ? Autoritaire et arbitraire certainement. Réformer l'orthographe, ce serait un peu comme réformer la pensée. Il est vrai que la réforme est à la mode. Or il n'y a que l'usage qui fait évoluer l'orthographe. Et c'est très lent, très progressif. Dans notre monde pressé et stressé, l'urgence domine, prenant le pas sur la réflexion et l'intelligence (et donc sur l'intelligibilité). À tel point d'ailleurs que l'on commence à trouver que l'apprentissage de l'orthographe (et donc de la lecture et de l'écriture) prennent trop de temps. Étrange ! Apprendre à se comprendre, dans tous les sens du terme, est désormais considéré comme superflu… Il est vrai que le temps c'est de l'argent. Idée soudaine d'un génie méconnu : et si l'on payait les élèves pour qu'ils apprennent l'orthographe ?

(Comment ça ce n'est pas nouveau ?)

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