dimanche 11 octobre 2009

L'effet sablier

Jean-Marc Vittori est éditorialiste au quotidien Les Échos. Dans le livre qu'il publie chez Grasset, L'effet sablier, il développe la même thèse qu'Alain Lipietz, ex-communiste devenu Vert, dans La Société en sablier (1996). Qu'un journaliste “libéral” rejoigne un économiste “communiste”, voilà qui en dit long sur l'évolution de nos sociétés !

La thèse est simple : la structure des revenus ressemblait autrefois à une pyramide – plus la richesse s'accroît, plus les effectifs diminuent. La période des Trente Glorieuses avait transformé la pyramide en “as de pique” : presque plus de “pauvres”, une classe moyenne nombreuse. Récemment, la tendance nouvelle est à la société en sablier, combinant une quantité croissante de favorisés au prix d'une “descente” des classes moyennes vers le bas – d'où le sous-titre du livre.

Le constat de Vittori est clair et sans appel. L'ancienne logique organisait le travail de façon à utiliser tout le monde (ou presque) à partir d'une organisation taylorienne et d'une hiérarchie à plusieurs échelons. Aujourd'hui, la hiérarchie s'est écrasée, les intermédiaires ont disparu, l'informatique ayant joué un rôle décisif dans cette évolution. Le culte de la performance a sélectionné drastiquement les être humains, donnant plus à ceux qui avaient déjà plus, et moins à ceux qui étaient “dans la moyenne”. L'individualisation a accentué le phénomène. Même la consommation s'articule désormais entre “masstige” (consommation en masse de produits de prestige) et “lowcost”. Jusqu'à la politique : Vittori relève que la campagne du candidat Sarkozy s'adressait à la fois au haut de la pyramide (le bling-bling) et au bas de la pyramide (le populisme). Exit les classes moyennes… réservoir habituel du Parti Socialiste.

L'auteur ne voit pas de solution, ce qui est plutôt effrayant. Contrairement à un Alain Lipietz, il récuse la protection sociale en tant que solidarité, la voyant encore comme une “assurance”, autrement dit un système plafonné. Selon lui, la partie supérieure du sablier rechigne de plus en plus à payer pour la partie inférieure – comme en témoignent les niches fiscales et les déficits croissants.
Une nouvelle société émerge, plus dure, plus inégalitaire, mais aussi plus mobile, plus libre. Nous ne pouvons pas la refouler. Mais nous pouvons la rendre plus juste.
Telle est la conclusion du livre. Un tome 2 serait donc nécessaire pour le “rendre plus juste”. Au Parti Socialiste de l'écrire ?

Aussi enchaînerais-je avec les propositions de l'économiste Thomas Piketty, qui cherche à rendre la société plus “juste”, sans rencontrer suffisamment d'écho d'ailleurs – y compris au PS.

Piketty propose de rationaliser notre système fiscal en le rendant plus efficace et précis, mesures que j'ai toujours estimées indispensables, par exemple :
  • Approche solidaire de la protection sociale (à l'inverse de Vittori) en rendant la CSG progressive en fonction de revenus.
  • Suppression progressive des niches fiscales pour redonner à l'impôt sur le revenu son rôle initial, quitte à afficher des taux plus bas, appliqués à une assiette plus large.
  • Séparation des rôles : politique familiale centrée sur les allocations familiales, largement augmentées, tandis que le quotient familial de l'IR serait supprimé.
  • Création d'une Contribution Patronale de Solidarité, assise par exemple sur les bénéfices, permettant de diminuer les cotisations liées aux emplois et de réduire l'incitation perverse à supprimer toujours et partout les êtres humains.
Ces mesures apportent des réponses au “sablier” : Réduire le chômage s'attaque à la partie basse de l'échelle des revenus, les plus défavorisés étant ceux qui n'ont pas d'emploi. La hausse des allocations familiales profiterait aux plus modestes, au lieu de s'accroître en fonction du revenu (plus on gagne, plus on déduit au titre des enfants, comme s'il était légitime que plus une famille a de revenus, plus elle soit aidée dans les dépenses qu'elle consent pour ses enfants !) La CSG progressive et la CPS (nouveau sigle qui pourrait faire grincer des dents) demanderaient à la partie supérieure du sablier de tirer les leçons de son enrichissement en termes de solidarité (on pense à la classe des “bobos”).

La maladie de notre fiscalité est d'appliquer des taux élevés pour un rendement faible. C'est ainsi que l'impôt sur les sociétés affiche un taux parmi les plus hauts d'Europe, mais que l'assiette, véritable gruyère (si tant est qu'une assiette puisse ressembler à un gruyère) est aussi la plus basse d'Europe. Il en est de même pour l'impôt sur le revenu. On cumule les handicaps : faire peur par un effet d'affichage de taux, obtenir un rendement fiscal faible, y compris dans ses objectifs de justice sociale (la progressivité, le “à chacun selon ses moyens”).

Que conclure ? Qu'il y a urgence : le sable s'écoule dans le sablier, accroissant le phénomène du déclassement, déclenchant des réflexes de peur par essence individualistes, tandis que la logique à l'œuvre ne cesse de détruire toujours plus d'emplois et de causer toujours plus d'insécurité sociale. L'organisation du travail “en râteau” (un responsable chapeautant sans intermédiaires un nombre élevé de salariés devenus des indépendants de fait, corvéables à merci) ne cesse de produire ses ravages, comme à France-Télécom. De plus en plus “pressés” tels des citrons (ou des Orange…) les salariés courbent l'échine pour ne pas être déclassés. L'échec récent de la manifestation syndicale contre la souffrance au travail le prouve.

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