lundi 13 avril 2009

La société d'indifférence

Alain-Gérard Slama vient de publier aux éditions Plon, dans la collection Tribune libre, un essai intitulé “La société d'indifférence”. On y trouve nombre d'analyses permettant de mieux cerner la crise politique née de l'accession au pouvoir de l'actuel président.

Sa thèse de l'indifférence repose sur la remise en cause des principes de la République, l'exaltation des identités, l'instrumentalisation de la religion et de l'inné (au détriment de l'acquis), débouchant sur une société re-féodalisée et, in fine, totalitaire. Rien que ça ! Les extraits qui suivent résument autant que possible la pertinence de ses démonstrations. Quelles que soient les opinions politiques que l'on ait, il y a dans ce texte matière à réflexion.

L’auteur commence par tenter de définir le nouvel exercice du pouvoir de celui qu’il nomme le “Prince-PDG” :
Cette conception de l’exercice du pouvoir [est] beaucoup plus proche de celle d’un PDG – exclusivement centrée sur la sollicitation des intérêts particuliers, d’ordre économique et social, et sur la stratégie de son groupe résumée dans sa personne – que celle d’un dirigeant démocrate, contraint de négocier le possible et le souhaitable en fonction d’un projet et d’une vision du monde. (page 57)
Il démontre ensuite le retour d’un « ordre moral », fondé sur la religion, les excès de la prévention et une idée erronée de l'efficacité sociale.
Une telle instrumentalisation de la religion, considérée comme la garante de l’ordre social, correspond à une idéologie qui porte un nom : l’ordre moral. (page 124) L’ordre moral est par excellence la doctrine du traditionalisme patronal, que l’on appelle le paternalisme. (page 125) …avec la bonne conscience qui caractérise toutes les périodes d’ordre moral, éperdument satisfaites de faire le bien de leurs contemporains contre eux-mêmes. (page 222)
Toute religion prétendant détenir la vérité […] il n’y a, dans l’espace public, pas de place pour plusieurs « vérités » ensemble, et que mieux vaut, autant que possible, les en éloigner toutes plutôt que d’assister dans l’impuissance à leur affrontement. (page 120)
Cet ordre moral conduit à abandonner les principes qui fondent notre République.
La principale cause de la dépolitisation de la vie française me paraît être l’indifférence aux principes. […] Une société qui viole les principes sur lesquels elle repose, même au nom de fins justes, ne peut pas être une société juste. (page 184)
Il en résulte un véritable « big-bang » :
Dans la société d’indifférence, la dissolution des repères de la culture politique de la nation dans des logiques d’efficacité et de gestion a fait exploser les principes garants de la liberté ; et ce big-bang silencieux brouille toutes les cartes et dérègle toutes les boussoles. (page 227)
L'ordre moral prend appui sur l’exaltation des identités qui va à l’encontre du principe de liberté, y compris d'ailleurs d'une “identité nationale” fantomatique et dangereuse.
Le propre du système français de l’État-nation est d’avoir été jusqu’au bout de la logique des Lumières en reconnaissant des droits aux seuls individus, et non à des groupes susceptibles d’aliéner leur jugement en les inféodant à une appartenance qui prédétermine leur vote – que cette appartenance soit corporatiste, idéologique, ethnique ou religieuse. (page 144)
(Qu'on me permette ici, à propos de la “prédétermination du vote” de rappeler des souvenirs personnels de messe catholique durant laquelle on priait, en 1974, pour que “les français fassent le bon choix” et où les associations catholiques préparaient fébrilement des mailings entre les deux tours des élections pour rappeler à leurs adhérents qu'ils ne pouvaient, en raison de leur religion, voter pour François Mitterrand…)

Au passage, l'auteur égratigne la démocratie dite “directe”, qui procède de la même erreur d'analyse :
La démocratie directe ainsi conçue [en « temps réel » selon Ségolène Royal], dite à tort participative, n’a d’autre effet que de favoriser les pressions des minorités actives, seules assez motivées pour se faire entendre. (page 211)
(On pense par exemple aux associations de voisinage qui parviennent à faire annuler un permis de construire respectant pourtant l'intérêt général.)

La discrimination positive est radicalement contestée par Slama, dans de longs développements.
Parce [la discrimination positive] crée des inégalités au bénéfice de quelques-uns, elle déplace l’injustice au lieu de la combattre ; parce qu’elle identifie par leur appartenance à un groupe particulier les bénéficiaires de ces inégalités, elle les renforce dans la tentation du repli sur leur identité. (page 185)
La notion identitaire est considérablement renforcée par la mise en avant de l’inné, au détriment de l'acquis.
[L’] accomplissement [de la liberté] repose sur la capacité de chacun à s’arracher au déterminisme de ses caractères innés, de sa religion et de sa race, pour affirmer son autonomie et exercer ses responsabilités en assumant le conflit. (page 100)
La dichotomie des bons et des méchants, dans la vision innéiste de l’identité, divise l’ensemble de la société entre les élus et les damnés : elle oppose ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, les honnêtes gens et les fraudeurs, le jeune qui bosse dur et le dealer du coin. (page 172)
Tout ceci débouche, aux yeux d'Alain-Gérard Slama, sur une société rien moins que totalitaire :
La notion d’identité est totalitaire : elle enferme le sujet dans une appartenance, une religion, une différence qui le totalisent, qui prétendent le définir tout entier et dont il doit à tout instant répondre. (page 170) La propension à réduire l’autre à un seul trait saillant de sa personnalité, considéré comme son identité, pour le prendre à ce piège en l’obligeant à en rendre compte est la technique totalitaire par excellence. (page 172)
Notons que l'auteur est loin d'être un intellectuel de gauche, et qu'il ne fait pas partie des personnes que l'on pourrait suspecter, a priori, d'anti-sarkozysme viscéral ou primaire.
L'indifférence aux principes et, plus largement, aux idées politiques peut avoir des conséquences dramatiques, en favorisant la formation de pouvoirs totalitaires, par défaut et en catimini en quelque sorte.

Alain-Gérard Slama exagère-t-il ? Rien de moins sûr. On sort de la lecture de ce livre avec la conviction “qu'il y a de ça”…

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