vendredi 17 avril 2009

Horreur identitaire

Deux petits faits, anodins en apparence, viennent illustrer le diagnostic d'Alain-Gérard Slama , évoqué ici dans un précédent article.

Les nouvelles plaques d'immatriculation des automobiles viennent d'entrer en service (le 15 avril). Désormais, chaque véhicule disposera d'un numéro unique valable “toute sa vie durant”. On aurait pu penser que de ce principe résulterait une banalisation des immatriculations, une voiture n'ayant pas a priori de lieu de naissance. Eh bien non ! L'indication d'un département sera obligatoire, pour bien marquer l'identité de son propriétaire (*).

Quand Slama parlait de féodalisation, il n'avait pas tort. Le marquage identitaire – non à la culotte, mais au “cul des voitures” – est o-bli-ga-toire. Ainsi, nous resterons qualifiés avant tout de parisien, marseillais, lyonnais, breton et que sais-je encore, avec le message subliminal que notre identité détermine tout (dans l'ordre : grincheux, indiscipliné, discret ou coiffé de chapeaux ronds).

Cette réduction des hommes, en principe libres, à une identité illustre à la perfection la dérive maladive (et totalitaire au sens “totalisant”) de notre société. Notre président va devoir rebaptiser d'urgence son ministère de l'identité nationale en ministère de l'identité départementale, afin que l'on puisse, comme le dit le site du ministère de l'intérieur, “afficher nos racines” de “je-ne-sais-quoi” de souche.


Une anecdote le résume. Il y a quelques années, je prenais de l'essence dans une station suisse située à proximité de la frontière avec la France. Le pompiste regarda ma plaque et lança : “69. C'est Lyon, hein ?” Je répondis par l'affirmative. Il reprit, en colère : “Ah ouais, c'est vous qui faites pisser vos enfants sur les tourniquets de cartes postales ?” Prodige de l'identité : un enfant, sorti d'une voiture immatriculée 69, avait dû, un jour, se soulager sans vergogne sur le tourniquet de cartes postales de la station. Le pompiste en avait déduit une caractéristique universelle.

Pierre Marcelle, dans sa chronique de Libé, a une formule qui cerne bien le problème :
Pourra-t-on se dispenser de proclamer qu'on est d'ici ou qu'on se voudrait être de là ? Administrativement inutile et concédé in extremis à tous les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, cet affichage d'une inclination supposée […] on [le] regardera comme une autre concession à la démagogie ambiante. […] Mais s'il me plaît […] d'être d'un monde ou d'un continent plutôt que d'une région ou d'un département ?
Cachez cette pipe que je ne saurais voir !
Second exemple. L'affaire de la pipe de Jacques Tati sur une affiche annonçant dans le métro et sur les autobus parisiens une exposition consacrée au cinéaste à la Cinémathèque.


Pour éviter tout risque de contamination des esprits, la pipe, symbole du tabac, est remplacée par une espèce de moulin à vent ridicule. L'Ordre moral évoqué par Alain-Gérard Slama a accompli son office, qui plus est sous la forme d'une auto-censure. N'oublions pas que la rectification des photographies est une spécialité des dictatures de toutes obédiences (relire à ce sujet George Orwell). Toujours dans Libé de ce jour, on ironisait avec pertinence :
Pourquoi ne pas être allé au bout de ce zèle législatif ? Ajouter à la palette graphique un casque intégral aux personnages, remplacer le solex polluant par un véhicule à label vert, redessiner un siège homologué pour y caler le petit Gérard…

Moi aussi, je sais me servir de Photoshop. Pas mal, ce Castro sans cigare, n'est-ce pas ? Le voici enfin PC (Politiquement Correct, à ne pas confondre avec Parti Communiste).


Et au tour de Jacques Chirac, après tout, il n'y pas de raison !

Une société d'indifférence
Et tout cela se déroule dans une relative indifférence – dans notre “société d'indifférence” selon le titre du livre de Slama. On ne se prive pas de dire que ces affaires n'ont “aucune importance”. Au premier degré, c'est exact. C'est l'arrière-plan symbolique qui, lui, est important… en attendant le reste : la censure religieuse par exemple. Pourquoi se priver de telles joyeusetés ? Vous trouvez que j'exagère ? Pas moi !
Ci-dessus : l'étoile rouge de l'Île-de-France. Ouf ! De justesse ! Heureusement qu'une autre couleur n'a pas été choisie… sinon, on risquait le dérapage incontrôlé.

(*) Voici un extrait du PDF disponible sur le site du ministère :

Le maintien d’un identifiant territorial
Vous devrez continuer à faire figurer sur votre plaque un numéro de département : un emplacement est prévu à cet effet, surmonté du logo de la région correspondante.
Cette référence locale n’aura plus nécessairement de lien avec votre adresse. Vous pourrez donc choisir le département avec lequel vous ressentez les attaches ou les affinités personnelles les plus profondes, qu’il soit ou non votre lieu de résidence.
Afficher ses racines
Ainsi, par exemple, un Alsacien, un Antillais, un Auvergnat, un Breton, un Ch’ti, un Corse... habitant une autre région que celle de ses origines pourra, s’il le souhaite, afficher ses racines.
En cas de rachat d’un véhicule d’occasion, vous pourrez, selon votre souhait, conserver la référence locale apposée par l’ancien propriétaire ou en choisir une autre.

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