samedi 6 décembre 2008

Orthographe version 2 point zéro

Le Monde 2 est décidément un autre monde ! Dans son dernier numéro, un long entretien avec l'agrégé de grammaire et docteur ès-lettres André Chervel prône une réforme de l'orthographe. Un vieux serpent de mer.

André Chervel reconnaît pourtant ceci :
Une orthographe commune à tous les Français est indispensable. Elle est le ciment graphique d'une culture. Elle est seule en mesure d'éviter les ambiguïtés (2) dans la communication écrite.
Un luxe ?
En dépit de cette affirmation pertinente, il est convaincu que l'orthographe doit être réformée, estimant qu'aujourd'hui cette discipline est devenue un "luxe", une pratique d'élite, voire une discrimination sociale. Les élèves auraient en moyenne deux années scolaires de retard en orthographe par rapport à ceux de 1988. André Chervel s'appuie sur l'histoire, qui a été jalonnée de réformes de l'orthographe et déplore que celle-ci soit en quelque sorte "figée" depuis 1835.

Un foutoir inextricable
Son regard d'historien lui fait perdre de vue la réalité. Le nombre de pratiquants et d'utilisateurs de l'écrit a explosé en un siècle et demi : livres incomparablement plus nombreux, journaux et magazines à profusion – sans oublier Internet et ses milliards de pages ! Il n'est guère étonnant que ce volume gigantesque d'écrits ne pousse à une exigence de stabilité. L'usage contribue certes à l'évolution de l'orthographe, mais plus que jamais nous avons besoin de repères, ce "ciment graphique" justement mis en évidence. Une réforme autoritaire était possible quand le nombre de personnes sachant lire et écrire était limité (en 1875, la moitié des femmes et un quart des hommes étaient analphabètes) et que le pouvoir de décision revenait à des souverains au pouvoir absolu. Aujourd'hui, ce serait un foutoir – excusez le terme – inextricable.

Les propositions d'André Chervel ressemblent à cette novlangue évoquée hier. En voici un échantillon :
Je suis alé au colège en biciclette pour aprendre l'ortograf, trop dificile pour un inocent come moi. Par ipotèse, j'emprunterai des livres à la bibliotèque pour lire des croniques sur les daufins et d'autres animaus.
Une attitude autoritariste
Imaginez les difficultés de lecture lorsque l'ancienne orthographe et la nouvelle seraient mélangées ! Car André Chervel escamote une chose : par quel miracle contraindrait-il tous les utilisateurs de la langue française à adopter son ortograf ? Cette attitude est irréaliste et un tantinet autoritariste (1). Le remède serait pire que le mal. Il en résulterait inévitablement une novlangue encore plus confuse que le langage SMS. Nous ne sommes plus à l'époque des rois qui décrétaient, du haut de leur Droit divin, comment les mots devaient s'écrire.

Faire des économies…
Il est vrai qu'aujourd'hui la société considère comme des "luxes" nombre de valeurs telles que la solidarité, l'emploi, la justice ou la paix. Faut-il supprimer tout ce qui est complexe ? Or la richesse de l'expression est par essence complexe. La mode est certes aux "économies". Peut-on pour autant faire l'économie de notre orthographe ? Une modernité au rabais…


Enfin, conclurai-je ironiquement, songez au pauvre Google dont tous les mots-clés seraient soudain invalidés. Ayez pitié des ordinateurs… à défaut de nous, pauvres lecteurs et blogueurs ! Au-delà de la plaisanterie, force est de reconnaître que, quoi qu'on en dise, l'orthographe est bien ce "ciment" qui permet de s'y retrouver dans notre monde complexe. Après le Web 2.0, le Monde 2.0 fait la promotion de l'Ortograf 2.0. Deux fois zéro pointé devrait-on lui attribuer comme note !

NB : il reste à espérer qu'aucune faute d'orthographe ne figure dans cet article… Je compte sur la vigilance des internautes ;-))

(1) André Chervel évoque le basculement du franc vers l'euro, ce qui est typique du mauvais exemple, qui n'a rien à voir avec la choucroute, et révèle au passage le travers du professeur, qui croit possible d'imposer ses vues par pure autorité !
Lors du passage à l'euro, il y avait le même type de résistance du corps social. Mais le changement a été net, sans moyen terme, avec impossibilité d'un retour en arrière.
Imagine-t-on un basculement à la nouvelle ortograf au premier janvier de l'année 2010 par exemple ? Modification de toutes les pages Web, réédition de tous les livres, en particulier des codes législatifs, remplacement de tous les panneaux d'affichage dans l'espace public, mise à jour de tous les logiciels informatiques… Un cauchemar !
(2) Attention à ne pas faire trop confiance aux dictionnaires informatiques, tel celui de Firefox, qui est assez ambigu à propos des ambiguïtés (voir ci-contre en cliquant sur l'image si elle est trop petite pour être lue aisément).
Gageons que de tels problèmes n'existeront plus quand l'ortograf 2.0 sera en vigueur !

(3) Dernière heure : dans le numéro suivant du Monde 2 (n°252), deux courriers de lecteurs réagissent à cette proposition farfelue. L'un d'entre eux attire l'attention du professeur sur les francophones, sous le titre : "Francophonie, pas francofonie" en indiquant avec pertinence « Ne soyons pas des dictateurs inconscients. Modifier unilatéralement l'orthographe détruirait la communication entre francophones du monde entier […] et introduirait une rupture dans la transmission d'une culture. »
La rupture serait tout aussi redoutable à l'intérieur de la seule France d'ailleurs. Mais, c'est encore une mode, la rupture semble plaire…


Addendum du 10 octobre 2012
Le correcteur orthographique intégré à Firefox évoqué au (2) tient compte d'une réforme de l'orthographe proposée en 1990 (voir cet article sur Wikipédia). Parmi les mots concernés figure le célèbre “événement” que la réforme propose d'écrire avec un e accent grave en seconde position : “évènement”. Ce qui est délicat, avec ces réformes, c'est que l'on finit par mélanger les deux orthographes existantes, ce qui crée plus de confusion que de simplification – à notre avis du moins !

3 commentaires:

  1. Tout à fait d'accord mon cher JL, moi, reine de l'orthographe depuis le CP (que des 20/20 en dictée), j'avoue n'être pas objective sur ce sujet.
    Cela me rappelle la réforme voulue à une époque (1990) à propos du mot "oignon". Cela m'avait marquée, parce que je ne voulais pas avoir de 19/20.
    L'orthographe est un sujet épineux puisque symptomatique de la crise langagière, éducative, idéologique que nous traversons. La langue française parlée et celle écrite n'ont aucun lien linguistique, c'est sa principale difficulté. Les sms et le net ont créé une "novlangue" populaire en mêlant parlé et écrit. Pour autant, doit-on modifier cette particularité? Je pense qu'on n'éradiquera pas les barrières sociales en effaçant les "h" et les "y". Le problème est ailleurs, foi de reine de l'aurtograf. Et comme nous ne sommes pas dans une anticipation d'Orwell (pas encore...), je doute que cette réforme puisse être appliquée sauvagement. Du moins je l'espère. Sinon, je crée d'ores et déjà un noyau de résistance, quitte à sembler rétrograde!

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  2. La révoluçion de l'ortograf è déja començé é èl se propaj rapidemen! -> www.ortograf.net

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  3. Supaire, vouala une revolussion ki va pairmetre de mieu seu kompandre ! Alezi vouar, sa vo le kou d'euille se cite :-)))

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