samedi 27 décembre 2008

Un double tiret inattendu

La typographie s'invite dans l'actualité, un fait suffisamment rare pour être noté. Lorsqu'un couple souhaite transmettre à son enfant ses deux noms de famille, la loi lui demande de séparer ces deux noms par un double tiret. L'idée sous-jacente est de distinguer les tirets des noms composés et les tirets des noms accolés.

Imaginons que Monsieur La Motte-Picquet épouse une Madame Grenelle, leur fils Jean s'appellerait Jean La Motte-Picquet--Grenelle. Pourquoi cette distinction ? Parce qu'un seul des deux noms (le premier) est autorisé ensuite à passer les générations. Autrement dit, les enfants de Jean pourraient hériter de La Motte-Picquet, mais pas de Grenelle… Si, en revanche, on composait La Motte-Picquet-Grenelle, il serait quasiment impossible de savoir si le nom transmissible est La Motte ou La Motte-Picquet ou encore La Motte-Picquet-Grenelle !

Un grain de sable est venu enrayer la mécanique. Un avocat a en effet refusé d'employer le double tiret et l'affaire a été portée devant les tribunaux. La Justice a donné raison à l'avocat en estimant que le double tiret est un signe inconnu de la langue française et ne peut donc figurer dans un acte public.

Le législateur avait pensé à d'autres signes typographiques, comme l'astérisque (*), le signe plus (+) ou même le slash (/). Malgré sa dénomination peu française, cette barre oblique aurait eu le mérite de la clarté, sans pour autant créer la confusion avec une addition, une multiplication ou l'indication d'une note (renvoi). Le petit Jean aurait donc pu être baptisé Jean La Motte-Picquet/Grenelle (ou d'ailleurs Jean Grenelle/La Motte-Picquet si ses parents avaient décidé de donner la priorité au nom de famille de la mère, ce que l'on pourrait appeler un "matronyme" par opposition au patronyme). Notons enfin que le double trait d'union (1) est aussi employé dans les courriers électroniques lorsque le tiret n'est pas disponible : des internautes composent volontiers leurs tirets ainsi -- quand ils veulent le distinguer d'un trait d'union, voire d'une césure !


L'exemple de La Motte-Picquet-Grenelle a été choisi à dessein. Les noms des stations de métro parisiennes sont souvent composées par l'agrégation des noms de deux rues ou avenues, au carrefour desquelles la station est localisée. Pour illustrer cet état de fait, deux types de tirets sont employés. Le trait d'union classique et le tiret, plus large. On écrit ainsi La Motte-PicquetGrenelle (2) pour signifier qu'il s'agit de l'avenue de la Motte-Picquet et du boulevard de Grenelle. La Tour-Maubourg, en revanche, n'est pas l'union d'une rue de la Tour et d'une rue Maubourg, mais simplement le nom de la rue La Tour-Maubourg. La même astuce aurait pu être employée pour l'état civil, même si la longueur d'un tiret est difficile à respecter quand on écrit à la main.

Comme quoi la typographie est loin d'être neutre et que son rôle dans la compréhension instantanée de la lecture est déterminant.

(1) Le fait d'appeler -- un double tiret est déjà l'indice d'une confusion, car il s'agit plutôt d'un double trait d'union, les tirets étant normalement plus larges que les traits d'union, afin de faciliter la lecture. Et pour aller jusqu'au bout de la distinction, il faut remarque que les tirets de dialogues sont parfois encore plus larges dans certaines typographies…


Cliquer sur la phrase pour visualiser une version plus lisible.

(2) La preuve que l'affaire n'est pas simple est que l'éditeur de texte de Blogspot refuse de distinguer le tiret et le trait d'union dans certaines polices de caractères. Il a fallu composer ici le tiret en police Courier et augmenter son corps pour le mettre en évidence !

Références (ajout du 9 mars 2009)
Articles du Monde : http://www.lemonde.fr/web/recherche_breve/1,13-0,37-1063840,0.html
et http://www.lemonde.fr/web/recherche_breve/1,13-0,37-1063875,0.html
(NB : l'accès à ces articles est devenu payant). Le courrier des lecteurs du quotidien est joignable par mail à l'adresse courrier-des-lecteurs@lemonde.fr.

3 commentaires:

  1. Bonjour,

    récemment devenu Papa, se pose justement le nom de famille que va porter ma fille sachant que ma compagne et moi ne sommes pas mariés. Je suis donc allé à la commune en Belgique qui dit 'pour les français résidant à l'étranger' nous avons ordre des instances d'Etat civil de faire le nom de famille avec deux tirets ce qui est absolument absurde. Mon père m'a justement parlé de cette affaire qu'un avocat a porté la chose devant les tribunaux. Connaissez vous le nom des plaignants ou de l'avocat car je compte bien moi même assigner l'Etat devant le tribunal administratif. L'académie française estime que deux tirets ne sont pas de langue française. Or les documents officiels doivent être rédigés en français...

    Si vous connaissez le nom de l'avocat, je vous serai très reconnaissant de bien vouloir me le communiquer.

    Merci d'avance.

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  2. @sebmet74

    J'avais rédigé ce texte à la suite de la lecture d'un article dans Le Monde. Je vais ajouter des liens vers l'article dans mon texte initial afin que vous puissiez retrouver les informations que vous cherchez.

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