samedi 22 novembre 2008

Travail dominical : une question complexe

« Pourquoi continuer d'empêcher celui qui le veut de travailler le dimanche ? » s'interrogeait le président de la République le 28 octobre à Rethel. « Un jour de croissance en plus » propose-t-il, en s'indignant : « il faut quand même penser aux familles qui ont le droit, les jours où elles ne travaillent pas, d'aller faire leurs courses… »

Le comble de la modernité
Cette forme d'argumentation est stérile, car elle peut se retourner dans l'autre sens, y compris sur le mode humoristique : pourquoi continuer d'empêcher celui qui le veut de travailler la nuit et, ce faisant, de gagner une demi-journée de croissance ? C'est vrai, il faut penser aux gens insomniaques qui ont le droit, les nuits où ils ne travaillent pas, d'aller faire leurs courses… J'ai quand même le droit de me promener dans une ville ouverte la nuit, au lieu de me heurter à ces magasins fermés pendant 12 heures au moins… Voilà qui serait le comble de la modernité !

Etranges conceptions du droit et de la liberté ! Quant au jour de croissance, de quoi s'agit-il ? De 52 jours de travail en plus sur 365, soit un taux de croissance de 14 % (1/7) ? Allons donc, c'est absurde !

Le député Jean-Frédéric Poisson a été capable de développer un argumentaire sérieux et complet dans l'émission d'Europe 1 d'hier soir – un tour de force quand on sait le peu de temps dont disposent les intervenants pour s'exprimer dans les médias.

Lien de subordination
Car la question est tout sauf simple. « Celui qui le veut » ne signifie pas grand chose pour des salariés. On peut imaginer toutes sortes de textes de lois, le volontariat n'a jamais été total dans un contrat de travail fondé sur le lien de subordination. Quid de l'avancement, des notations et des augmentations pour les salariés qui refuseraient de travailler le dimanche ?

Arbitrage entre biens et services
La question de la croissance en plus et du pouvoir d'achat en résultant est encore plus délicate. Globalement, l'ouverture du dimanche ne devrait pas changer la donne, répartissant sur 7 jours des ventes précédemment réparties sur 6, sauf… Sauf à modifier l'arbitrage des Français dans leurs dépenses, et donc les inciter à consommer plus dans les magasins et à réduire leurs demandes de services les jours de congés (sport, activités associatives, tourisme de proximité, loisirs y compris le cinéma). Certes, les touristes (européens ou non) pourraient acheter plus les dimanches – mais les zones touristiques bénéficient déjà de dérogations. La croissance ne pourrait être obtenue qu'en accroissant le crédit à la consommation et/ou en réduisant l'épargne.
Un faible bonus dont la pertinence reste à démontrer, même si, on le sent, notre président cherche à gagner ainsi "avec les dents" un tout petit point de croissance qui ne serait, au mieux, valable qu'une seule fois (en supposant que cela ne cause pas de décroissance dans d'autres secteurs).

Et pensons aussi aux petits commerçants. Sans être poujadistes, reconnaissons que leur statut est lourd. Cette nouvelle concurrence va encore accentuer leurs difficultés alors qu'il pourrait exister dans ce secteur un gisement d'emplois et de présence humaine dans les villes.

Un combat perdu d'avance
In fine, le message délivré par l'idée d'ouvrir les magasins le dimanche est de privilégier les biens de consommation au détriment de l'humain – services, loisirs, activités associatives. C'est bien dans la logique de notre société et il est probable qu'une loi de ce genre sera adoptée, ne serait-ce qu'en raison de la quantité invraisemblable de dérogations de droit et de fait qui existent déjà. Outre les zones touristiques, les catégories de commerces (floral par exemple), il y a aussi toutes ces chaînes de magasins qui payent régulièrement des amendes et astreintes pour bénéficier d'un avantage concurrentiel.

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