vendredi 28 novembre 2008

McCartney : musical arguments

Paul McCartney s'est toujours distingué par la facilité avec laquelle il compose. À croire, comme le disait joliment Souchon à propos de Voulzy, qu'il est un récepteur, doté d'une antenne en liaison directe avec l'inspiration venant d'on ne sait où d'ailleurs !

Sans doute est-ce pour cela qu'il a besoin d'organiser le processus créatif, de créer les conditions de son épanouissement mais aussi de le canaliser, voire de l'encadrer dans des limites volontiers contraignantes, afin de s'assurer que l'inspiration débouchera sur quelque chose de fini. Savoir quand et où s'arrêter, le souci de tout artiste…

À la fin de la période Beatles, Paul McCartney cherche à redonner à ses compères l'envie de jouer ensemble. Il leur propose d'abandonner le re-recording, cette technique d'enregistrements séparée de plusieurs parties, certes commode mais moins naturelle, pour se rassembler dans le studio de Twickenham avec comme projet d'enregistrer tout en étant filmés. L'ambiance froide des lieux – et tout aussi froide entre les quatre garçons – ne produira pas l'effet escompté. Les bandes magnétiques, mises au rebut, seront reprises quelques mois plus tard pour donner le LP Let It Be, surchargé d'arrangements sirupeux par Phil Spector. Il faudra attendre les années 2000 pour que soient publiées les bandes dans leur état originel (Let It Be Naked).

Pour son premier album en solo, McCartney met sur pied l'ancêtre du home studio : il installe dans sa ferme d'Écosse un magnétophone Studer 8 pistes sur lequel il branche directement un unique micro et enregistre une par une les différentes parties de ses chansons, tel un homme-orchestre – histoire de montrer qu'il peut désormais se passer des Beatles…

Après le travail complexe sur l'album Ram, l'ex-Beatle décide de former un nouveau groupe, les Wings. Pour donner le maximum de naturel à leur premier album, sept titres sont enregistrés en seulement trois jours, la première prise étant souvent jugée la bonne. Moins de deux semaines suffiront à boucler le processus. Il en résulte un album étrange, parfois très instrumental puisque deux titres, Bip Bop et Numbo, sont illustrés par ce qui s'apparente à du scating (voix traitée comme un instrument par une suite d'onomatopées).

Lorsque le batteur et le guitariste soliste des Wings démissionnent, durant l'été 1973, Paul McCartney s'en va enregistrer Band On The Run au Nigéria, en effectif réduit puisque seuls Denny Laine et sa compagne Linda jouent avec lui. Malgré des conditions de travail plus que perturbées, le résultat donnera l'un des chefs-d'œuvre de l'après-Beatles.

Courant 1977, c'est carrément sur un bateau que McCartney décide d'embarquer l'effectif du groupe Wings version 2. Le yacht Fair Carol est équipé d'un studio 24 pistes et de tout le matériel nécessaire et les musiciens partent en croisière dans les Caraïbes. L'air de la mer n'aura pas l'efficacité escomptée puisque, à nouveau, batteur et guitariste-solo jettent l'éponge, au point que le futur album London Town est achevé "en ville" par le noyau dur des Wings, Paul, Denny et Linda.

En 1978, c'est dans un château du Kent, le Lympne Castle, que McCartney emmène son groupe pour essayer de créer une atmosphère inédite. Ce sera un semi-échec (confer l'album Back To The Egg). Un an plus tard, Paul réédite la formule de la ferme-studio, toujours avec un magnétophone Studer, cette fois à 16 pistes, et passe deux mois à enregistrer des morceaux parfois expérimentaux, faisant un usage immodéré du synthétiseur et d'effets sonores de voix (en particulier l'accélération des bandes). À nouveau, le résultat est contrasté, parfois intrigant, parfois irritant. Une partie des morceaux se retrouvent sur McCartney II (1980).

Durant les années quatre-vingt, l'ex-Beatle traverse une période de doute se traduisant par une abondance de compositions souvent disparates, parfois mises au rebut puis recyclées, avant qu'il ne forme un nouveau groupe qui lui redonnera du punch et des idées plus cohérentes. À part l'enregistrement de vieux standards du rock, il ne recourt plus guère à ces formules originales de "mise en situation". Cela ne l'empêche pas de réussir de très bons enregistrements dans les années quatre-vingt-dix.

Sur l'album Flaming Pie (1997) on peut entendre la chanson Young Boy (et la voir sur YouTube désormais). Sa composition résultait aussi mise en situation : limites de temps et de lieu, ainsi que l'expliquait le compositeur dans une interview.
Nous étions à Long Island et Linda préparait un déjeuner avec Pierre Franey pour un article dans le New York Times. Je suis parti dans une petite pièce avec ma guitare et j'ai commencé à jouer quelques accords et une chanson m'est venue… Quand ils ont fini de préparer le déjeuner et qu'ils m'ont demandé ce que j'avais fait, je leur ai répondu : "C'est drôle que vous posiez la question parce qu'en fait, j'ai écrit une chanson." J'adore ce moment-là, parce que je sais que les gens n'ont aucune idée de la manière dont on écrit une chanson.

Début 2001, après avoir recruté des musiciens en vue d'une future tournée, McCartney organise l'enregistrement de ce qui allait devenir l'album Driving Rain. Il réserve un studio à Los Angeles pour une durée limitée (16 février au 2 mars) et se lance à toute allure, enregistrant 18 titres d'affilée, quitte à ne consacrer que quelques heures à certains d'entre eux. L'ambiance de l'album n'en sera que plus naturelle et énergique, à l'image de Rinse The Raindrops, à moitié improvisé et durant plus de dix minutes sur le CD (et beaucoup plus dans la réalité).

Pour Chaos & Creation In The Backyard, la méthode est suggérée par le producteur, Nigel Godrich, qui demande à Paul McCartney de laisser de côté les morceaux qu'il avait préparés et de composer de nouveaux morceaux en studio, en jouant de tous les instruments comme il sait si bien le faire. C'est une grande réussite. De l'aveu des critiques les plus sévères, ce serait le meilleur album solo de l'ex-Beatle. Qualité de l'interprétation, subtilité des arrangements, retour du piano, excellence des mélodies, le "cadrage" a eu du bon !

Et voici que, tout récemment, pour enregistrer l'opus 3 du duo formé avec Martin "youth" Glover sous l'étiquette The Fireman, McCartney recourt une fois encore à la contrainte du temps en décrétant qu'il enregistrerait avec son compère un morceau par jour, sans aucune préparation, pour donner le maximum de spontanéité à ce qui vient d'être publié sous le titre de Electric Arguments. Le recul nous manque encore pour donner une analyse sereine d'un CD que le quotidien Le Monde qualifie de "fourre-tout séduisant et agaçant"…

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