vendredi 7 novembre 2008

L'Amérique de Douglas Kennedy

Les romans de Douglas Kennedy décrivent avec minutie les mœurs nord-américaines. Pour avoir lu en quelques mois la plupart de ses livres, j'ai été frappé par le fil conducteur qui les relie et éclaire d'un jour sombre ces États-Unis que l'on qualifie un peu vite de paradis de la liberté et de la réussite…


Douglas Kennedy montre combien l'ascension peut être rapide dans ce pays d'entrepreneurs. Ses personnages réussissent soudainement, qu'ils soient commerciaux comme Ned Allen (1), scénariste inconnu comme David Armitage (2), journaliste comme Sara Smythe ou auteur dramatique comme son frère Éric (3). Un jour ou l'autre, la chance surgit et les propulse au firmament.

Plus dure est la chute !
Licencié suite à une restructuration d'entreprise dans des conditions malhonnêtes, Ned Allen perd son calme et envoie son poing dans la figure de son directeur. D'un jour à l'autre, il perd emploi, couverture sociale et réputation. Plus personne ne veut l'employer et sa compagne embauche un avocat pour le tenir à distance d'elle et de ses enfants.

Un journaliste de ragots examine à la loupe les milliers de pages des scénarios non publiés de David Armitage et y découvre quelques phrases semblables à celles de films ou romans connus. Du jour au lendemain, le célèbre scénariste d'une série culte devient un plagiaire persona non grata dans le monde des médias, se retrouve ruiné et de surcroit sans domicile, sa compagne ne souhaitant plus cohabiter avec un paria.

Pour Sarah Smythe c'est encore pire. Au début des années cinquante, après un mariage quasi forcé avec son fiancé presbytérien de qui elle est enceinte, sa belle-mère lui donne le choix : soit vous rentrez dans le rang, soit vous vous exposez à être placée à vie dans un hôpital psychiatrique pour dépression chronique, soit vous vous retrouvez mère célibataire éloignée de son enfant grâce à l'action d'avocats – encore une fois – diaboliquement efficaces. Quant à son frère Eric, lorsque le FBI découvre qu'il a adhéré au Parti Communiste de 1936 à 1941, il est la cible du Maccartisme qui non seulement l'exclut de la télévision où il était un célèbre gagman, mais révèle publiquement son homosexualité qualifiée à l'époque de perversité sans excuse.

Harry Ricks (4), professeur d'université, accusé injustement d'être responsable du suicide de l'une de ses étudiantes avec qui il avait eu une liaison, n'a d'autre solution que d'émigrer à Paris avec quelques milliers de dollars en poche, rayé des cadres de tous les établissements d'enseignement américains, séparé de sa femme sans possibilité de revoir sa fille à la suite d'un divorce prononcé à ses torts.

Hannah Buchan (5) est une mère de famille rangée. Le hasard la met un jour en présence d'un ancien copain de fac ayant dérivé dans l'activisme politique, qui la manipule afin de la compromettre lors de sa fuite au Canada. Lorsque les faits sont révélés, des décennies plus tard, la voici qui, encore une fois, perd tout, emploi, statut social, mari et enfants.

Rédemption ?
Il s'agit de romans. La rédemption reste possible, au prix d'efforts inouïs de la part de personnages doués d'énergie, de force de caractère et aussi de chance. Le suspense s'en trouve soudain accru et la lecture des livres frénétique ! Au-delà des habiletés du romancier, force est de reconnaître que cette peinture des mœurs américaines donne froid dans le dos. Tout se ligue pour ruiner la vie des personnages, religion, politique, monde des affaires, médias, avocats et juges, médecins même. Seule l'apparence, les soupçons, la rumeur mènent la danse, sans qu'il soit possible d'y opposer la vérité.

Dans L'homme qui voulait vivre sa vie, le meilleur de la série je trouve, Douglas Kennedy pousse au paroxysme son canevas. Pour son personnage, il n'y a d'autre solution que de tenter de changer d'identité. Mais n'est-ce pas une impasse ?

Liberté ?
La fresque dessinée par ces romans est effrayante. Dans ce pays de la libre-entreprise, le travail est censé conduire à la réussite de par le mérite qui lui est intrinsèque. En réalité, c'est la chance qui décide. Liberté d'entreprendre, liberté de transporter des armes, mais pas liberté de pensée : le Maccartisme, puis le politiquement correct, veillent et sur-veillent. La religion s'assure que l'on ne dévie pas de la route tracée, quitte à s'allier avec le juridisme pointilleux – qui n'a rien à voir avec la Justice mais tout avec les intérêts – pour envoyer aux enfers ceux qui se rebelleraient, sans oublier la folie médiatique qui s'emballe à tout propos pour colporter les pires ragots et les accusations les plus fausses.

Le rêve américain prend parfois des allures de cauchemar. C'est toute l'ambigüité de cette terre de contrastes…



(1) Les désarrois de Ned Allen
(2) Rien ne va plus
(3) La poursuite du bonheur
(4) La femme du Vè
(5) Les charmes discrets de la vie conjugale

Plus de renseignements sur le site français de l'auteur, à la charte graphique réussie, me permets-je de répéter avec insistance.

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