vendredi 28 novembre 2008

McCartney : musical arguments

Paul McCartney s'est toujours distingué par la facilité avec laquelle il compose. À croire, comme le disait joliment Souchon à propos de Voulzy, qu'il est un récepteur, doté d'une antenne en liaison directe avec l'inspiration venant d'on ne sait où d'ailleurs !

Sans doute est-ce pour cela qu'il a besoin d'organiser le processus créatif, de créer les conditions de son épanouissement mais aussi de le canaliser, voire de l'encadrer dans des limites volontiers contraignantes, afin de s'assurer que l'inspiration débouchera sur quelque chose de fini. Savoir quand et où s'arrêter, le souci de tout artiste…

À la fin de la période Beatles, Paul McCartney cherche à redonner à ses compères l'envie de jouer ensemble. Il leur propose d'abandonner le re-recording, cette technique d'enregistrements séparée de plusieurs parties, certes commode mais moins naturelle, pour se rassembler dans le studio de Twickenham avec comme projet d'enregistrer tout en étant filmés. L'ambiance froide des lieux – et tout aussi froide entre les quatre garçons – ne produira pas l'effet escompté. Les bandes magnétiques, mises au rebut, seront reprises quelques mois plus tard pour donner le LP Let It Be, surchargé d'arrangements sirupeux par Phil Spector. Il faudra attendre les années 2000 pour que soient publiées les bandes dans leur état originel (Let It Be Naked).

Pour son premier album en solo, McCartney met sur pied l'ancêtre du home studio : il installe dans sa ferme d'Écosse un magnétophone Studer 8 pistes sur lequel il branche directement un unique micro et enregistre une par une les différentes parties de ses chansons, tel un homme-orchestre – histoire de montrer qu'il peut désormais se passer des Beatles…

Après le travail complexe sur l'album Ram, l'ex-Beatle décide de former un nouveau groupe, les Wings. Pour donner le maximum de naturel à leur premier album, sept titres sont enregistrés en seulement trois jours, la première prise étant souvent jugée la bonne. Moins de deux semaines suffiront à boucler le processus. Il en résulte un album étrange, parfois très instrumental puisque deux titres, Bip Bop et Numbo, sont illustrés par ce qui s'apparente à du scating (voix traitée comme un instrument par une suite d'onomatopées).

Lorsque le batteur et le guitariste soliste des Wings démissionnent, durant l'été 1973, Paul McCartney s'en va enregistrer Band On The Run au Nigéria, en effectif réduit puisque seuls Denny Laine et sa compagne Linda jouent avec lui. Malgré des conditions de travail plus que perturbées, le résultat donnera l'un des chefs-d'œuvre de l'après-Beatles.

Courant 1977, c'est carrément sur un bateau que McCartney décide d'embarquer l'effectif du groupe Wings version 2. Le yacht Fair Carol est équipé d'un studio 24 pistes et de tout le matériel nécessaire et les musiciens partent en croisière dans les Caraïbes. L'air de la mer n'aura pas l'efficacité escomptée puisque, à nouveau, batteur et guitariste-solo jettent l'éponge, au point que le futur album London Town est achevé "en ville" par le noyau dur des Wings, Paul, Denny et Linda.

En 1978, c'est dans un château du Kent, le Lympne Castle, que McCartney emmène son groupe pour essayer de créer une atmosphère inédite. Ce sera un semi-échec (confer l'album Back To The Egg). Un an plus tard, Paul réédite la formule de la ferme-studio, toujours avec un magnétophone Studer, cette fois à 16 pistes, et passe deux mois à enregistrer des morceaux parfois expérimentaux, faisant un usage immodéré du synthétiseur et d'effets sonores de voix (en particulier l'accélération des bandes). À nouveau, le résultat est contrasté, parfois intrigant, parfois irritant. Une partie des morceaux se retrouvent sur McCartney II (1980).

Durant les années quatre-vingt, l'ex-Beatle traverse une période de doute se traduisant par une abondance de compositions souvent disparates, parfois mises au rebut puis recyclées, avant qu'il ne forme un nouveau groupe qui lui redonnera du punch et des idées plus cohérentes. À part l'enregistrement de vieux standards du rock, il ne recourt plus guère à ces formules originales de "mise en situation". Cela ne l'empêche pas de réussir de très bons enregistrements dans les années quatre-vingt-dix.

Sur l'album Flaming Pie (1997) on peut entendre la chanson Young Boy (et la voir sur YouTube désormais). Sa composition résultait aussi mise en situation : limites de temps et de lieu, ainsi que l'expliquait le compositeur dans une interview.
Nous étions à Long Island et Linda préparait un déjeuner avec Pierre Franey pour un article dans le New York Times. Je suis parti dans une petite pièce avec ma guitare et j'ai commencé à jouer quelques accords et une chanson m'est venue… Quand ils ont fini de préparer le déjeuner et qu'ils m'ont demandé ce que j'avais fait, je leur ai répondu : "C'est drôle que vous posiez la question parce qu'en fait, j'ai écrit une chanson." J'adore ce moment-là, parce que je sais que les gens n'ont aucune idée de la manière dont on écrit une chanson.

Début 2001, après avoir recruté des musiciens en vue d'une future tournée, McCartney organise l'enregistrement de ce qui allait devenir l'album Driving Rain. Il réserve un studio à Los Angeles pour une durée limitée (16 février au 2 mars) et se lance à toute allure, enregistrant 18 titres d'affilée, quitte à ne consacrer que quelques heures à certains d'entre eux. L'ambiance de l'album n'en sera que plus naturelle et énergique, à l'image de Rinse The Raindrops, à moitié improvisé et durant plus de dix minutes sur le CD (et beaucoup plus dans la réalité).

Pour Chaos & Creation In The Backyard, la méthode est suggérée par le producteur, Nigel Godrich, qui demande à Paul McCartney de laisser de côté les morceaux qu'il avait préparés et de composer de nouveaux morceaux en studio, en jouant de tous les instruments comme il sait si bien le faire. C'est une grande réussite. De l'aveu des critiques les plus sévères, ce serait le meilleur album solo de l'ex-Beatle. Qualité de l'interprétation, subtilité des arrangements, retour du piano, excellence des mélodies, le "cadrage" a eu du bon !

Et voici que, tout récemment, pour enregistrer l'opus 3 du duo formé avec Martin "youth" Glover sous l'étiquette The Fireman, McCartney recourt une fois encore à la contrainte du temps en décrétant qu'il enregistrerait avec son compère un morceau par jour, sans aucune préparation, pour donner le maximum de spontanéité à ce qui vient d'être publié sous le titre de Electric Arguments. Le recul nous manque encore pour donner une analyse sereine d'un CD que le quotidien Le Monde qualifie de "fourre-tout séduisant et agaçant"…

mercredi 26 novembre 2008

Désir de 2012

Dans une vidéo publiée sur le site du Nouvel Observateur, Ségolène Royal explique à quoi elle va passer désormais son temps, car, déplore-t-elle ironiquement : « Je vais avoir du temps par la force des choses ». L'ex-candidate du PS à la présidentielle « continue plus que jamais » et incite ses partisans à la rejoindre à Désirs d'avenir. Elle se félicite d'avoir désormais « une équipe soudée » sans qu'on sache s'il s'agit du PS ou de son club.


Sur le vote, l'amertume domine : « la moitié, que dis-je ?, sans doute un peu plus, car nous n'avons pas eu droit à un nouveau vote » indique-t-elle, perfide (ci-dessus). Lors de l'élection présidentielle, nous n'avons pas non plus eu droit à un nouveau vote, des fois que les Français aient changé d'avis et lui aient donné la majorité. On retrouve ici ce trait souvent irritant des personnalités politiques qui refusent la règle de la majorité et souhaitent que l'on revote – comme pour les référendums sur l'Europe.

Quoi qu'il en soit, « 2012 c'est demain » conclut-elle, faisant montre d'un indiscutable « désir de 2012 » ! Avant cela, les élections européennes auront eu lieu. Et l'on se doute bien que Ségolène Royal souhaite bonne chance à sa première secrétaire…

Un puzzle de néologismes
Au-delà des petits calculs et des petites phrases, Ségolène Royal semble la vraie gagnante de ce scrutin. Qu'elle soit majoritaire ou pas ne change rien à l'affaire : même avec 49,9%, elle trouve en face d'elle une "majorité façon puzzle" composée d'aubryïstes (aubrystes ?), de jospino-delanoïstes, de fabiusiens, de strauss-kahniens, d'emmanuellistes, de hamoniens et de montebourgeois – sans compter quelques hollandais – qui risque d'éclater rapidement face aux royalistes…

Au passage, Google aura, encore une fois, le plaisir de référencer d'intéressants mots-clés :


Pour le moment, en effet, le moteur de recherches demeure hésitant, et associe librement à partir de son inconscient d'ordinateur Benoît Hamon à l'harmonie et Martine Aubry à une artiste.

mardi 25 novembre 2008

Un Monde coruscant

La lecture du quotidien Le Monde, tout en dévorant une pizza, stimule l'appétit des mots. Qu'on en juge avec cette revue de presse d'une édition coruscante, celle qui était datée du 25 novembre.

En une, ce sont les angoisses du PS au sujet du récolement (1) qui dominent, analysées comme un schisme (2) électoral en page 2. Un peu plus loin, on apprend le retour des clintoniens (3) à la Maison Blanche, tandis qu'au Japon l'Église béatifie (4) en masse 188 martyrs à Nagasaki – j'ai cru brièvement qu'il s'agissait de victimes de la bombe atomique alors que ce sont des catholiques japonais persécutés entre 1603 et 1639.

Si vous gagnez plus de 150 000 livres (5) par an – non des bouquins, mais la monnaie Britannique – une surtaxe de 5% vous sera appliquée en 2010. Nos amis d'Outre-Manche savent manier le bouclier fiscal avec plus d'élégance que nous et peuvent répondre affirmativement à la question du supplément Économie du quotidien : "Qui peut (vraiment) se payer un plan de relance ?" Réponse : certainement pas la France.

Page 11, c'est de kilomètres par heure (6) dont il s'agit : les deux jeunes morts en mini-moto à Villiers-le-Bel il y a un an roulaient à 66 km/h sans casque et avaient heurté une voiture de police roulant quasiment à la même vitesse (64 km/h). Une information qui entre étrangement en résonnance avec les textes de la page 24 : des amendes difficiles à contester (à propos de radars) et le retour des grosses motos de légende.

Page 12, pour la CGT, la réforme du service public de l'audiovisuel sonne l'hallali (7) et donne le signal de la curée (8). Page 15, nous découvrons la profession qu'exerce Nelly Saunier : plumassière (9) qui était aussi l'activité d'Odette Toulemonde, interprétée par Catherine Frot dans le film éponyme. Page 17, le dernier essai d'Emmanuel Todd est éreinté par Bertrand Le Gendre qui, cependant, le qualifie de coruscant (10).

La disparition du dessinateur Guy Peellaert permet d'apprendre que son personnage phare s'appelait Pravda la survireuse (11) (encore une allusion à la moto). Page 27, ce sont les Kiwis (12) qui deviennent champions du monde… de rugby – comme quoi les fruits peuvent aussi être doués en sport.


En dernière page, Robert Solé rédige un billet, tout ce qu'il y a de coruscant, sur le mot Récolement (1). La boucle est bouclée !

(1) Récolement : voir mon précédent article !
(2) Schisme : séparation des fidèles d'une religion, venant de mots grecs signifiant "fendre".
(3) Clintonien : ne pas lire trop vite ce mot, qui n'a rien à voir avec la sexualité, et ce bien qu'il désigne les partisans de Bill Clinton, spécialiste en la matière.
(4) Béatifier : à ne pas confondre avec "bêtifier" (dire des bêtises), ce verbe vient du mot "béat" (heureux) – les deux sens peuvent se rejoindre quand on à affaire à des imbéciles.
(5) Livre sterling : unité monétaire de la Grande-Bretagne, sur l'origine de laquelle les avis semblent partagés si l'on en croit Wikipédia.
(6) Kilomètres par heure ou km/h.
(7) Hallali : n'a rien à voir avec la viande Halal car dérivé de l'expression ancienne "hare à lui" lancée par les chasseurs pour désigner la bête poursuivie.
(8) Curée : ce n'est ni l'épouse du curé, ni le féminin du même – du moins tant que l'Église refusera d'ordonner des femmes-prêtres(ses). Le mot dérive de "cuir" (la peau du cerf).
(9) Plumassière : ce terme ne désigne pas on ne sait quelle plumitive, mais bien quelqu'un qui travaille les plumes d'oiseaux.
(10) Coruscant : le mot du jour ! Issu du latin coruscans, il signifie brillant, éclatant.
(11) Survireuse : le mot russe Pravda signifie Vérité. L'héroïne de la BD pilote une moto vraisemblablement survireuse.
(12) Kiwis : équipe de rugby néo-zélandaise.

lundi 24 novembre 2008

Récolement des haricots

La focalisation médiatique n'a pas que des défauts. Elle met en exergue par le plus grand des hasards des mots peu usités, contribuant à enrichir notre vocabulaire. Après les embellies politiques, les thèmes roboratifs, les opposants vent debout et le merveilleux abracadabrantesque, voici venu le tour de récolement.

Récolement avec un seul L et un É, vous l'aurez noté. Rien à voir avec recollement – action de recoller, d'adhérer à nouveau – même si le PS va avoir du travail pour recoller les morceaux et faire adhérer ses adhérents à un projet. Rien à voir non plus avec la récollection, qui désigne une réunion de retraite spirituelle destinée à se recueillir par la méditation ou la prière, même si, une fois encore, le PS dans son entier serait bien avisé de partir en récollection réfléchir à son avenir…

Récolement se définit comme la vérification et le pointage d'un inventaire, par exemple dans une bibliothèque ou lors d'une saisie d'huissier.

La fin des haricots
Le charme des mots se retrouve aussi dans les expressions populaires. Jean-Marc Ayrault a déploré que les recours juridiques entre prétendantes au premier secrétariat du PS ne marquent la fin des haricots.

Il se trouve que samedi j'avais acheté un joli petit livre de Marianne Tillier, intitulé Les expressions de nos grands-mères, dont la lecture est distrayante et enrichissante.
Page 16, l'origine de l'expression la fin des haricots est attribuée aux regrets des élèves des pensionnats constatant qu'il n'y avait même plus de haricots au menu, et comprenant que l'épuisement de cet aliment de base et bon marché laissait présager le pire.

Et qui nous court sur le haricot ? Certainement Ségolène et Martine. En argot du XIXè siècle, explique Marianne Tillier, le haricot désignait l'orteil. Courir sur le haricot signifiait marcher sur les pieds, comme dans l'expression casse-pieds.


Oui, le PS commence à sérieusement nous courir sur le haricot et à nous casser les pieds avec ses simagrées de récolement. Bref, il nous les brise menu*comme disait Ventura dans Les tontons flingueurs** (sur des dialogues d'Audiard bien sûr).

* Intéressant échange entre anglophones s'interrogeant sur l'expression à cette adresse. Je cite la réponse pleine de tact : « It is an idiomatic expression which can mean something like: "...really started to annoyed him/her'' basically. In literary term, it is someting related to ''balls'' (= les) but a native will find you the perfect expression I'm sure. »

** Visitez le site www.audiard.net/tontons.html, c'est roboratif

samedi 22 novembre 2008

Dépassement dangereux

Tout à l'heure, rentrant chez moi, je roulais – pardon, je marchais – derrière un couple. Alors que j'envisageais de les dépasser par la gauche, un rétrécissement se présenta : à gauche, un employé de la Ville chargé de ramasser les monceaux de feuilles mortes accumulées sur le trottoir et stationnant à côté du gigantesque sac de papier qu'il était en train de remplir; à droite le parapet de la rampe d'accès à un parking souterrain. Je rétrogradai et ralentis mon allure afin que nous passions sur une file unique entre les deux obstacles. Une fois celui-ci franchi, je repris une allure plus soutenue, déboîtai et commençai à dépasser le couple – dont la dame était située à gauche, détail qui a son importance.

Et soudain, sans que rien ne le laissât prévoir, avec une rapidité et une énergie stupéfiantes, la dame tourna la tête à quarante-cinq degrés et lança un crachat de compétition des plus spectaculaires.
Non pas un de ces discrets glaviots honteusement projetés vers le bas, bien concentré et presque honteux, mais un véritable feu d'artifice, envoyé horizontalement et suffisamment riche en salive pour exploser en une gerbe à multiples branches.


Ci-dessus un schéma permettant de mieux appréhender les circonstances de cette exceptionnelle aventure urbaine.

La cracheuse aurait de quoi se présenter aux Jeux Olympiques – si la discipline y est inscrite un jour. En comparaison, les projections de lave-glace de la plus luxueuse des automobiles passeraient pour de minables gouttelettes… D'extrême justesse, je crois, je ne fus pas atteint par les jets de salive. Une vague excuse, timidement bredouillée, me parvint tandis que je m'éloignais pour échapper aux suites de la tornade.

La prochaine fois, je klaxonnerai avant de doubler, c'est promis. Et peut-être devrais-je me protéger avec un "pare-brise" dans le genre du casque intégral de motocycliste à visière, doté d'essuie-glace à débattement rapide au cas où…


Cette anecdote charmante m'a replongé dans ce passé où, enfant, j'étais surpris de lire dans le métro des écriteaux en métal émaillé portant l'inscription « Défense de fumer et de cracher ». Peut-être faudra-t-on les remettre en service ? Étrange de voir ces curieux usages revenir en force. Si je fume, c'est vrai, je ne crache pas dans la rue. À tout prendre, il va falloir que je réfléchisse à inverser mes habitudes : je serais beaucoup plus "tendance".

Match nul au PS !

Le vote des militants socialistes en vue de la désignation de leur première secrétaire s'est soldé par un spectaculaire match nul : Martine Aubry serait donc gagnante de seulement 42 voix, soit largement moins que la marge d'erreur inhérente à tout comptage manuel de bulletins.

D'après le tableau mis en ligne par le PS, le total des suffrages exprimés serait de 134784, dont 67413 pour Aubry et 67371 pour Royal, un écart de 0,03%…

Le feuilleton n'est pas achevé ! Que Ségolène Royal évoque déjà de faire appel à ses avocats en dit long sur son état d'esprit. Voilà qui n'est guère fair-play. On se croirait dans l'élection présidentielle américaine de 2000, quand George Bush fut élu en remportant la Floride avec 537 voix d'avance…

Les hasards des chiffres sont cruels : voilà que ce score illustre de façon criante l'indécision du PS, comme si l'inconscient des militants les avait conduits, malgré eux, à ne pas arbitrer entre les deux prétendantes !

Travail dominical : une question complexe

« Pourquoi continuer d'empêcher celui qui le veut de travailler le dimanche ? » s'interrogeait le président de la République le 28 octobre à Rethel. « Un jour de croissance en plus » propose-t-il, en s'indignant : « il faut quand même penser aux familles qui ont le droit, les jours où elles ne travaillent pas, d'aller faire leurs courses… »

Le comble de la modernité
Cette forme d'argumentation est stérile, car elle peut se retourner dans l'autre sens, y compris sur le mode humoristique : pourquoi continuer d'empêcher celui qui le veut de travailler la nuit et, ce faisant, de gagner une demi-journée de croissance ? C'est vrai, il faut penser aux gens insomniaques qui ont le droit, les nuits où ils ne travaillent pas, d'aller faire leurs courses… J'ai quand même le droit de me promener dans une ville ouverte la nuit, au lieu de me heurter à ces magasins fermés pendant 12 heures au moins… Voilà qui serait le comble de la modernité !

Etranges conceptions du droit et de la liberté ! Quant au jour de croissance, de quoi s'agit-il ? De 52 jours de travail en plus sur 365, soit un taux de croissance de 14 % (1/7) ? Allons donc, c'est absurde !

Le député Jean-Frédéric Poisson a été capable de développer un argumentaire sérieux et complet dans l'émission d'Europe 1 d'hier soir – un tour de force quand on sait le peu de temps dont disposent les intervenants pour s'exprimer dans les médias.

Lien de subordination
Car la question est tout sauf simple. « Celui qui le veut » ne signifie pas grand chose pour des salariés. On peut imaginer toutes sortes de textes de lois, le volontariat n'a jamais été total dans un contrat de travail fondé sur le lien de subordination. Quid de l'avancement, des notations et des augmentations pour les salariés qui refuseraient de travailler le dimanche ?

Arbitrage entre biens et services
La question de la croissance en plus et du pouvoir d'achat en résultant est encore plus délicate. Globalement, l'ouverture du dimanche ne devrait pas changer la donne, répartissant sur 7 jours des ventes précédemment réparties sur 6, sauf… Sauf à modifier l'arbitrage des Français dans leurs dépenses, et donc les inciter à consommer plus dans les magasins et à réduire leurs demandes de services les jours de congés (sport, activités associatives, tourisme de proximité, loisirs y compris le cinéma). Certes, les touristes (européens ou non) pourraient acheter plus les dimanches – mais les zones touristiques bénéficient déjà de dérogations. La croissance ne pourrait être obtenue qu'en accroissant le crédit à la consommation et/ou en réduisant l'épargne.
Un faible bonus dont la pertinence reste à démontrer, même si, on le sent, notre président cherche à gagner ainsi "avec les dents" un tout petit point de croissance qui ne serait, au mieux, valable qu'une seule fois (en supposant que cela ne cause pas de décroissance dans d'autres secteurs).

Et pensons aussi aux petits commerçants. Sans être poujadistes, reconnaissons que leur statut est lourd. Cette nouvelle concurrence va encore accentuer leurs difficultés alors qu'il pourrait exister dans ce secteur un gisement d'emplois et de présence humaine dans les villes.

Un combat perdu d'avance
In fine, le message délivré par l'idée d'ouvrir les magasins le dimanche est de privilégier les biens de consommation au détriment de l'humain – services, loisirs, activités associatives. C'est bien dans la logique de notre société et il est probable qu'une loi de ce genre sera adoptée, ne serait-ce qu'en raison de la quantité invraisemblable de dérogations de droit et de fait qui existent déjà. Outre les zones touristiques, les catégories de commerces (floral par exemple), il y a aussi toutes ces chaînes de magasins qui payent régulièrement des amendes et astreintes pour bénéficier d'un avantage concurrentiel.

lundi 17 novembre 2008

Le PS joue à qui-perd-gagne

La personnalisation outrancière de notre vie politique, résultant en grande partie du principe de l'élection présidentielle, continue de causer des ravages. Les récents épisodes du feuilleton du Parti Socialiste en sont l'illustration caricaturale.

En un sens, les prétendants jouent à qui-perd-gagne, hantés par la vieille ritournelle de l'homme (ou désormais de la femme) providentiel(le) qui, tel le loup qui sort du bois, enchaîne déclarations tonitruantes, retraits stratégiques et retours inopinés.

Ainsi Ségolène Royal qui, après un bref séjour au Frigidaire, semble vouloir se mettre aux fourneaux; ainsi Bertrand Delanoë qui, la main sur le cœur, renonce à sa candidature au poste de premier secrétaire pour mieux préparer son retour; ainsi DSK qui intervient au 20 heures en tant que président du FMI, sur le mode "attendez un peu, je reviendrai !"; ainsi Martine Aubry, que ses alliés poussent sur le devant de la scène en espérant qu'elle se brûle les ailes; ainsi François Hollande, en train d'essayer le costume du digne retraité prêt à tout…

Mais les élections européennes se profilent. N'oublions pas que les grands partis s'y prennent fréquemment de spectaculaires "vestes", tels Michel Rocard, à qui cela coûta son poste de premier secrétaire en 1994 (score inférieur à 15% pour la liste PS) ou Nicolas Sarkozy en 1999 (moins de 13% pour la liste RPR). En 2009, tout le dispositif est en place pour "griller" la liste du PS – il sera d'ailleurs amusant de voir quelles bonnes âmes se dévoueront pour être têtes de listes !

Le PS a cependant montré qu'il était capable de se redresser. N'oublions pas les lamentations sur le "champ de ruines" (1994) suivies d'un retour au pouvoir trois ans plus tard, ou les succès de 2004 après le désastre de 2002. La vie politique est ainsi faite que les retournements y sont fréquents. La difficulté est de les anticiper, ce qui explique probablement l'agitation des "quatre-quarts" du PS, ne sachant à quel saint se vouer, quelle boussole suivre, quelle direction prendre…

Il ne reste plus grand chose des idées dans ce gymkhana malheureusement, et c'est là que le bât blesse crûment.

dimanche 16 novembre 2008

Le rapatriement de la Deuche Pat'…



L'idée consistait à rapatrier une 2 CV datant de 1986 qui sommeillait en Haute-Savoie à Servoz (800 m d'altitude). C'est Benoît, passionné de Deuche au point d'avoir entrepris un Inventaire Utopique et Incomplet des 2 CV encore en circulation, qui sera le pilote de la vénérable "Deuche Pat'", ainsi nommée parce qu'elle lui est prêtée par Patrick, qui avait souhaité qu'elle quitte le froid des montagnes pour hiberner sous des cieux plus cléments.

Samedi 15 novembre vers 17h30

Départ de Servoz à la nuit tombée.

Samedi 15 novembre, 20h30
À la station-service de l'Isle d'Abeau, après un trajet de quelque 180 kilomètres à une vitesse de croisière de 80 km/h tout de même, une inspection du moteur s'impose après avoir constaté des traces d'essence sur l'aile avant-droite…


Fort heureusement, la voiture suiveuse comprenait un équipage incluant Jean-Philippe alias "Quel talent", capable de replacer puis resserrer une durit avec comme seule aide la pointe aiguisée d'un couteau Laguiole. Une fois la fuite colmatée, il ne restait plus qu'à reprendre la route pour rallier Villeurbanne, où la 2 CV et son conducteur allaient passer la nuit…



Dimanche 16 novembre
C'est le Grand Jour. Un matin pluvieux à Villeurbanne, tandis que s'élèvent des prières météorologiques…

…exaucées par un signe du ciel des Deuches (et assimilées !) sous la forme d'une Dyane garée devant l'entrée du parking.

12h15

Le plein de Sans Plomb 98, auquel du "vrai" plomb a dû être ajouté pour rester dans l'air du temps.


Sabine a tenu à passer un coup sur le pare-brise – mais n'a obtenu aucun pourboire. Les traditions se perdent ma bonne dame…

11h57 (pile à l'heure)

Un peu de ferroviaire dans cet article très "bagnole" – l'arrivée du TGV 6609 en gare de la Part-Dieu.

Le copilote de l'étape Villeurbanne-Paris débarque sur le quai de la gare de Lyon-Part-Dieu et ôte de ses oreilles les boules Quiès avec lesquelles il écoutait des MP3 de moteurs de 2 CV (j'exagère, mais il y a de ça).



Benoît et Olivier à la descente du TGV : ça discute déjà "deuches"…


Démarrage de la 2 CV dans le parking de la gare de la Part-Dieu.


Une expertise approfondie des feux arrière était indispensable. L'expert a détecté le non fonctionnement du feu de position arrière-gauche.


Les questions de durits méritent toute l'attention et la concentration requises.


Grâce au GPS, ils devraient retrouver la route de la Capitale. Saisissant contraste de technologies…

13h38 rue Henri-Rolland à Villeurbanne

Olivier et Benoît au départ du Vent des globes (1) -- pardon, du Villeurbanne-Paris.

video
Ça, c'est du multimédia, coco !

16h30 - Châlon-sur-Saône

Olivier a pris la relève de son frère au volant.

17h30 - en pays de Saulieu

Pause-goûter grâce à la découverte opportune d'une boulangerie ouverte, spécialisée dans le ravitaillement des deuchistes. Au menu : des parts de flan.


L'histoire ne dit pas si la 2 CV a été elle-aussi ravitaillée, mais c'est fort probable, et avec du plomb dans l'aile en guise de flan.

18h30 - quelque part du côté d'Avallon
Une vacation-radio avec la 2 CV a permis d'apprendre de Benoît qu'à la tombée de la nuit, les héroïques convoyeurs sont proches d'Avallon. Ils ont emprunté exclusivement les routes nationales jusque là et s'engagent sur l'autoroute afin de gagner un peu de temps sur la suite du trajet.

Olivier raconte : « Cette section d'autoroute fut - à mon avis - la plus éprouvante, car l'arrivée par l'arrière d'un poids lourd lancé à plus de 100 km/h - alors que nous roulions au maximum à 85 km/h - nous laissera un "grand" souvenir (surtout avec un seul feu de position à l'arrière !) Les voitures qui déboulaient avec un différentiel de vitesse de plus de 50 km/h, et qui nous découvraient au dernier moment, c'était bien aussi ! »

19h30 - non loin d'Auxerre
Plus que 130 kilomètres. Pilote et co-pilote échangent à nouveau leurs postes et entament le dernier quart du trajet (source : commentaire de la vigie parisienne de l'expédition, lisible ci-dessous).

21h30 - Garches

Arrivée à Garches, sous les acclamations de la foule. Il ne manquait que le déplacement d'un ministre pour que le tableau soit complet ! La génération 2CV goûte aux plaisirs de la nostalgie sur la banquette avant de l'automobile.
Olivier a terminé son service – Benoît a encore quelques kilomètres à parcourir pour, comme on dit dans certains milieux, regagner "ses foyers".

22h16 - Paris

La 2 CV est garée dans le XIIIème. Fin de l'épisode !

_______
(1) Le Vent des globes oculaires, comme chacun sait, est une célèbre course de 2 CV en solitaire.

mercredi 12 novembre 2008

Un mont Blanc saturé

Le nombre de candidats à l'ascension du mont Blanc ne cesse de s'accroître. La pratique de l'alpinisme se développe, la mondialisation contribue à attirer des prétendants de plus en plus nombreux, la renommée de cette montagne, enfin, atteint, si l'on peut dire, des sommets.

Des itinéraires devenus dangereux
Parallèlement, les itinéraires d'accès au Toit de l'Europe deviennent de plus en plus dangereux. La voie des Grands-Mulets non seulement se déroule sous des séracs devenus spécialement menaçants mais le glacier devient chaque année plus tourmenté, au point d'interdire le passage en fin d'été. L'itinéraire dit des 3 monts, qui emprunte la face glaciaire du mont Blanc du Tacul, connaît lui aussi un développement des séracs instables – l'accident qui s'est produit fin août montrant malheureusement que la dangerosité a atteint un niveau inégalé.

Fatalement, les alpinistes se reportent sur l'itinéraire classique passant par l'aiguille et le dôme du Goûter, déjà saturé et présentant lui aussi un passage dangereux, le Grand Couloir.

Comment canaliser ces foules ?
Les avis divergent sur les mesures à prendre pour canaliser ces hordes d'alpinistes faisant quasiment la queue sur le chemin du mont Blanc et s'entassant dans les refuges (ou à proximité de ceux-ci dans des tentes). Les uns prônent l'obligation de recourir aux services d'un guide, les autres le paiement d'un droit pour accéder au sommet, comme en Himalaya. Ces solutions sont sans avenir, ne serait-ce que par leur tonalité liberticide, voire injuste quand elles reviennent à une sélection par l'argent. Et il faudrait bien surveiller, et donc punir, les alpinistes ne respectant pas ces nouvelles règles !

Dès lors, on peut se demander si une autre solution ne serait pas à étudier, à défaut de mieux et sans en masquer les inconvénients. À partir du moment où il est certain que le nombre de candidats s'accroîtra irrémédiablement, il est impossible de rester inerte. La situation deviendra ingérable d'ici quelques années. C'est pourquoi il serait utile d'étudier la construction d'une remontée mécanique conduisant au sommet de l'aiguille du Goûter…

Minute ! Avant que les calicots écolo ne se dressent avec colère, pensons au TMB. Oui, ce Tramway du Mont Blanc dont les commanditaires rêvaient, au début du XXème siècle, de relier par le rail la Vallée et les 4808 mètres du sommet.

Imaginons qu'il soit possible de financer la prolongation du TMB du Nid d'Aigle jusqu'au refuge du Goûter. À première vue, cela ne ferait qu'augmenter le nombre d'alpinistes envisageant l'ascension du mont Blanc… sauf qu'il serait très facile de limiter leur nombre en contingentant les places disponibles dans le train – réservé exclusivement aux alpinistes par ailleurs, et ce à certaines heures.


Alors que réglementer l'accès pédestre exigerait de placer des gendarmes quelque part du côté de Tête Rousse, une ambiance pour le moins sinistre, les alpinistes en surnombre ne pouvant monter dans un train seraient tout bonnement bloqués aux Houches ou au Fayet, ce qui serait indolore. Rien ne les empêcherait de tenter leur chance en se passant de ces moyens mécaniques, mais l'ampleur de l'effort limiterait automatiquement leur nombre. La sélection s'effectuerait en partie par l'argent, puisqu'il faudrait bien acheter des billets, mais sans surenchère, et selon la règle de la file d'attente des réservations, relativement démocratique.
Par ailleurs, le creusement des galeries à proximité du refuge du Goûter permettrait peut-être d'aménager par la même occasion des locaux d'hébergement complémentaires et de faciliter aussi bien l'acheminement des marchandises et de l'énergie que l'évacuation des déchets.

Un solution iconoclaste ?
Certes, la solution n'est pas idéale et très éloignée du rêve de Moutain Wilderness que nous appelons de nos vœux sans toutefois vouloir en subir les conséquences en renonçant à fréquenter cette montagne que nous aimons tous. Certes, les travaux seraient (presque) pharaoniques, l'investissement serait sans nul doute élevé, et le prix des billets de TMB en deviendrait probablement exhorbitant. Mais ne serait-il pas possible de trouver des financements internationaux pour réduire l'endettement requis ? Après tout, l'enjeu pourrait motiver nombre de pays, d'institutions, d'organismes internationaux et de fondations, sans compter que l'on reparle de Grands Travaux pour relancer l'économie. Une fenêtre de tir ?

L'exemple Suisse
N'oublions pas que les Suisses ont été capables de réaliser un tel exploit avec le chemin de fer de la Jungfrau qui relie la petite Scheidegg (2061 m) au col de la Jungfrau (3454 m) par une voie de 9 kilomètres de long dont 7 en tunnels. En comparaison, le TMB monte actuellement jusqu'au Nid d'Aigle à 2372 m. L'aiguille du Goûter culmine à 3800. La dénivellation à parcourir est donc quasiment la même (1393 m à l'Eiger, 1428 au mont Blanc).

lundi 10 novembre 2008

le crime est notre affaire

Le réalisateur Pascal Thomas, 63 ans, se bonifie en vieillissant. Son dernier film, Le crime est notre affaire, est un bijou de dialogues ciselés, d'interprétations subtiles et souvent drôles, de mise en scène et de scénario cousus main. Inspirée d'un roman d'Agatha Christie, l'intrigue reste parfaitement compréhensible, un fait suffisamment rare dans ce genre de cinéma. Que ce soit Catherine Frot (à qui Pascal Thomas avait donné un très beau premier rôle dans La dilettante), André Dussolier (épatant dans tous les registres, y compris en kilt et à ski), Chiara Mastroianni, Annie Cordy (en vieille scientifique belge), Hippolyte Girardot, Melvil Poupaud ou encore Claude Rich (inénarrable pater familias ronchon), sans oublier un de ces seconds rôles dont on connaît toujours la "gueule", qu'on est ravi de retrouver mais dont on ignore généralement le nom : Yves Afonso. Vous avez forcément remarqué cet acteur qui a toujours ressemblé à Belmondo (1), y compris dans l'élocution, mais qui a pourtant un style bien à lui. Tout comme un Jean Bouise, il figure parmi ces comédiens que je suis toujours ému de retrouver au détour d'un plan…


Il y a un autre acteur qu'on est heureux de découvrir dans ce film, c'est le "petit train" de la Vallée de Chamonix, maquillé en TER, dans lequel un crime est commis sous les yeux d'Annie Cordy. La rame Z600 joue très bien son rôle, un rôle de composition puisqu'on suppose qu'elle roule sur une voie standard alors que, comme chacun sait (!) ce matériel circule sur voie métrique.


Le crime est notre affaire est d'ailleurs placé tout entier sous le signe du ferroviaire, ainsi qu'en témoigne l'image (onirique, on vous rassure) ci-dessus. Voir le site du film à cette adresse.


(1) Confer cette photo du film L'aile ou la cuisse, dans laquelle Yves Afonso interprète le rôle d'un plombier-espion, à la mode du Canard Enchaîné, pour tenter de dérober les épreuves du dernier Guide Duchemin…

vendredi 7 novembre 2008

L'Amérique de Douglas Kennedy

Les romans de Douglas Kennedy décrivent avec minutie les mœurs nord-américaines. Pour avoir lu en quelques mois la plupart de ses livres, j'ai été frappé par le fil conducteur qui les relie et éclaire d'un jour sombre ces États-Unis que l'on qualifie un peu vite de paradis de la liberté et de la réussite…


Douglas Kennedy montre combien l'ascension peut être rapide dans ce pays d'entrepreneurs. Ses personnages réussissent soudainement, qu'ils soient commerciaux comme Ned Allen (1), scénariste inconnu comme David Armitage (2), journaliste comme Sara Smythe ou auteur dramatique comme son frère Éric (3). Un jour ou l'autre, la chance surgit et les propulse au firmament.

Plus dure est la chute !
Licencié suite à une restructuration d'entreprise dans des conditions malhonnêtes, Ned Allen perd son calme et envoie son poing dans la figure de son directeur. D'un jour à l'autre, il perd emploi, couverture sociale et réputation. Plus personne ne veut l'employer et sa compagne embauche un avocat pour le tenir à distance d'elle et de ses enfants.

Un journaliste de ragots examine à la loupe les milliers de pages des scénarios non publiés de David Armitage et y découvre quelques phrases semblables à celles de films ou romans connus. Du jour au lendemain, le célèbre scénariste d'une série culte devient un plagiaire persona non grata dans le monde des médias, se retrouve ruiné et de surcroit sans domicile, sa compagne ne souhaitant plus cohabiter avec un paria.

Pour Sarah Smythe c'est encore pire. Au début des années cinquante, après un mariage quasi forcé avec son fiancé presbytérien de qui elle est enceinte, sa belle-mère lui donne le choix : soit vous rentrez dans le rang, soit vous vous exposez à être placée à vie dans un hôpital psychiatrique pour dépression chronique, soit vous vous retrouvez mère célibataire éloignée de son enfant grâce à l'action d'avocats – encore une fois – diaboliquement efficaces. Quant à son frère Eric, lorsque le FBI découvre qu'il a adhéré au Parti Communiste de 1936 à 1941, il est la cible du Maccartisme qui non seulement l'exclut de la télévision où il était un célèbre gagman, mais révèle publiquement son homosexualité qualifiée à l'époque de perversité sans excuse.

Harry Ricks (4), professeur d'université, accusé injustement d'être responsable du suicide de l'une de ses étudiantes avec qui il avait eu une liaison, n'a d'autre solution que d'émigrer à Paris avec quelques milliers de dollars en poche, rayé des cadres de tous les établissements d'enseignement américains, séparé de sa femme sans possibilité de revoir sa fille à la suite d'un divorce prononcé à ses torts.

Hannah Buchan (5) est une mère de famille rangée. Le hasard la met un jour en présence d'un ancien copain de fac ayant dérivé dans l'activisme politique, qui la manipule afin de la compromettre lors de sa fuite au Canada. Lorsque les faits sont révélés, des décennies plus tard, la voici qui, encore une fois, perd tout, emploi, statut social, mari et enfants.

Rédemption ?
Il s'agit de romans. La rédemption reste possible, au prix d'efforts inouïs de la part de personnages doués d'énergie, de force de caractère et aussi de chance. Le suspense s'en trouve soudain accru et la lecture des livres frénétique ! Au-delà des habiletés du romancier, force est de reconnaître que cette peinture des mœurs américaines donne froid dans le dos. Tout se ligue pour ruiner la vie des personnages, religion, politique, monde des affaires, médias, avocats et juges, médecins même. Seule l'apparence, les soupçons, la rumeur mènent la danse, sans qu'il soit possible d'y opposer la vérité.

Dans L'homme qui voulait vivre sa vie, le meilleur de la série je trouve, Douglas Kennedy pousse au paroxysme son canevas. Pour son personnage, il n'y a d'autre solution que de tenter de changer d'identité. Mais n'est-ce pas une impasse ?

Liberté ?
La fresque dessinée par ces romans est effrayante. Dans ce pays de la libre-entreprise, le travail est censé conduire à la réussite de par le mérite qui lui est intrinsèque. En réalité, c'est la chance qui décide. Liberté d'entreprendre, liberté de transporter des armes, mais pas liberté de pensée : le Maccartisme, puis le politiquement correct, veillent et sur-veillent. La religion s'assure que l'on ne dévie pas de la route tracée, quitte à s'allier avec le juridisme pointilleux – qui n'a rien à voir avec la Justice mais tout avec les intérêts – pour envoyer aux enfers ceux qui se rebelleraient, sans oublier la folie médiatique qui s'emballe à tout propos pour colporter les pires ragots et les accusations les plus fausses.

Le rêve américain prend parfois des allures de cauchemar. C'est toute l'ambigüité de cette terre de contrastes…



(1) Les désarrois de Ned Allen
(2) Rien ne va plus
(3) La poursuite du bonheur
(4) La femme du Vè
(5) Les charmes discrets de la vie conjugale

Plus de renseignements sur le site français de l'auteur, à la charte graphique réussie, me permets-je de répéter avec insistance.

jeudi 6 novembre 2008

Tour sans fin

Il ne se construit plus guère de tours dans les villes – sauf à Paris-La Défense. Les polémiques qu'elles suscitent, les mauvais souvenirs qu'elles rappellent, tout semble les condamner. La ville de Lyon fait cependant figure d'exception, avec la construction de la tour "Oxygène" à côté du centre commercial et de la gare de la Part-Dieu, qui culminera à 115 mètres tout de même. Le fameux "crayon" ou "Tour Crédit Lyonnais", avec le chapeau pointu qui lui a valu son sobriquet, aura été une relative réussite puisqu'elle est devenue un emblème auquel les lyonnais se sont accoutumés.


Photo de HaguardDuNord issue de wikipedia

À quelques kilomètres de là, au centre de Villeurbanne, le quartier des "Gratte-Ciel" demeure lui-aussi une réussite près de 70 ans après la construction de deux tours d'une vingtaine d'étages, bien acceptées et intégrées dans le décor.

Plus récemment, à la fin des années 90, une tour a été construite près de la place Charles Hernu, métro Charpennes, à quelques encâblures de la frontière Villeurbanne-Lyon. Étrangement, c'est un ratage. Et pourtant ! Si j'avais été l'architecte à qui l'on a confié la conception de l'édifice, j'aurais fait des efforts pour être la hauteur du privilège dont je bénéficiais. Or le résultat est une bête "tour sans fin" qui n'a rien à voir avec le projet de Jean Nouvel pour la Défense.

Vue du bas, la tour reste regardable, avec ses quelques décrochés, même si les balcons arrondis alourdissent les façades d'un embonpoint disgracieux.



Vue de loin, c'est un désastre. On a la sensation que le bâtiment a été arasé, ou bien que sa construction s'est soudain interrompue une fois le nombre d'étages voulu atteint. Elle n'a pas de toiture, pas de sommet, bref… pas de fin. Pour ne rien arranger, la ridicule machine d'ascenseur défigure encore plus – si c'était possible – sa silhouette, la faisant ressembler à un navire empesé…