samedi 13 septembre 2008

Dubois et moi

Et si le "multimédia" consistait aussi à enchaîner un film et le livre qui l'a inspiré ? C'est de cette façon que j'ai découvert l'écrivain Jean-Paul Dubois.

Dans son film Kennedy et moi****, Sam Karmann a réussi une adaptation fidèle, drôle et touchante du roman de Dubois. J'avais eu beaucoup de plaisir à retrouver les personnages dans le livre, qui met en scène un écrivain dépressif en panne d'inspiration – un rôle parfait pour Jean-Pierre Bacri ! Son psychanalyste parvenait à réveiller sa curiosité avec une montre ayant, paraît-il, appartenu à Kennedy, celle-là même qu'il portait le jour de son assassinat…
Karmann jouait dans son film le rôle d'un médecin, amant d'Anna, l'épouse de l'écrivain, interprétée avec son talent habituel par Nicole Garcia.

Vieilles autos, tondeuses à gazon et phobie du dentiste
J'entrai ainsi dans l'univers de Jean-Paul Dubois, peuplé de personnages doutant d'eux-mêmes, passionnés de vieilles autos, de tondeuses à gazon, de bains de mer et de piscines, bricoleurs du dimanche ajoutant régulièrement de nouvelles pièces à leurs maisons, dont les épouses ou compagnes se prénomment presque toujours Anna, n'ayant peur que d'une chose, du dentiste, dilettantes le plus souvent, observant le monde et la politique d'un regard désabusé et sceptique. L'humour, cette "politesse du désespoir" est toujours présent, même dans ses romans les plus sombres, au point que, parfois, je trouve des parentés entre son style et celui de René Belletto, voire avec Houellebecq, mais sans la logorrhée victimaire, nihiliste, pseudo-intellectuelle et cynique de l'auteur de Extension du domaine de la lutte.

Tous les matins je me lève**

On retrouve dans Tous les matins je me lève le personnage de l'écrivain, habitant au bord de la mer, acheteur compulsif de voitures de collection, dont Anna, l'épouse, supporte patiemment les retards et errances. Une sorte de Kennedy et moi N°2, à l'intrigue simplifiée, habité du même humour désabusé. L'auteur y donne quelques unes des clefs de son inspiration : le titre du livre est la phrase qui a été à l'origine du roman ; Dubois s'imposerait d'écrire huit pages par jour quoi qu'il arrive – un quota que le personnage du roman a du mal à respecter, au grand dam de son éditeur!


Vous plaisantez, monsieur Tanner ?**

Un réalisateur de documentaires animaliers hérite d'un oncle une maison qu'il décide de rénover, faisant appel à tous les corps de métier et mettant la main à la pâte.

Le récit d'un enfer traversé d'un humour féroce et omniprésent. Un roman léger, très drôle, rythmé par les "Vous plaisantez, monsieur Tanner !" lancés par les artisans incapables de respecter les devis, les délais et les prestations prévues…





Une année sous silence*

Fini de rire avec ce roman très sombre.
Le personnage, Paul – presque tous les personnages de Dubois se prénomment Paul – s'enfonce dans la dépression à la suite du suicide de sa femme. Plus ancien (1992), ce livre est aussi moins distancié, et l'humour ne s'y hasarde que pour mieux accentuer les descriptions noires des protagonistes de ce drame implacable…

Ce n'est pas mon livre préféré de Jean-Paul Dubois, même si l'observation de la dérive psychologique de ce Paul Miller, méticuleuse et pertinente, est marquée d'un indéniable talent.


Une vie française****

Cette vie française est sans nul doute l'œuvre la plus aboutie de Jean-Paul Dubois, longue fresque commençant dans les années cinquante et se terminant à la date de sortie du livre, en 2004. Rédigé à la première personne, comme d'ailleurs tous les romans évoqués ici, il raconte l'histoire de Paul Blick, né en 1950 comme l'auteur, avec en toile de fond les événements politiques : les chapitres reprennent en effet les mandats des 5 premiers présidents de la République. De ce point de vue, on pourrait comparer le livre à celui de Benoît Duteurtre, Les pieds dans l'eau, sorti récemment.

Une vie française est aussi une synthèse de tous ses romans, fouillée, riche en émotions et en humour – écrite dans cette langue à la fois simple et sophistiquée (on apprend beaucoup de mots nouveaux à sa lecture). La vie de Paul Blick suit toutes les mutations, révolutions et désillusions de la société française sur cinquante années. La chronique de la famille du personnage principal permet de traiter toutes sortes de traumatismes, conflits, bonheurs aussi, avec finesse et profondeur.

On retrouve avec amusement ses réminiscences : Anna, l'épouse de Paul, femme d'affaires, les relations pères-fils sur trois générations, la fascination pour les jardins (et les tondeuses à gazon !) et les arbres (Blick publie un livre sur les arbres qui devient un best-seller), l'automobile (le père tient un garage Simca et offre à son fils sa première voiture, une Volkwagen 1200), le dentiste (auquel il "pique" sa maîtresse et assistante) et la mer bien sûr. Quant aux hommes politiques, ils en prennent pour leur grade : De Gaulle est comparé à un gardien de square hautain, Pompidou à un médiocre affairiste, Giscard d'Estaing à un bourgeois méprisant, Mitterrand à un lettré roué et Chirac à un rustaud magouilleur…

Mais la qualité première du roman se trouve dans la relation détaillée et très émouvante des tourments des âmes et des corps, en moins sinistre que dans Une année sous silence, malgré des épisodes psychologiquement éprouvants.

Le livre s'arrête donc en 2004, au milieu du mandat de Jacques Chirac. Il faudra attendre la parution de son dernier roman, ce mois-ci, pour savoir ce qu'il pense de notre nouveau président !

Les accomodements raisonnables***

En un sens, ce roman pourrait être la suite du précédent si le drame de novembre 1999 n'avait pas eu lieu et si le photographe était scénariste de téléfilms. À ces deux détails près, voici un autre Paul, Stern de son nom, qui se trouve à la croisée de deux vies, deux pays, deux femmes, deux "Anna". Son père vient d'hériter de son frère et l'on sent que l'argent va le pervertir… tout comme le nouveau président de la République. Car le roman se déroule à nouveau sur fond d'élections présidentielles. Voici quelques perles décrivant l'élection, ses candidats et l'élu.

L'élection présidentielle et le nouveau président
Les candidats se nomment Miga (la miette en Espagnol), la Sainte, Benito et Dumbo. On trouvera sans difficultés l'identité de ces quatre prétendants à la fonction suprême.
Je déteste la Sainte et j'abhorre Miga Bosca. Elle, c'est tout sauf une socialiste et l'autre, il est marteau. Attends, on le voit tout de suite que ce type a un grain. (page 45)
[à propos de la soirée au Fouquet's] Cette soirée de gougnafiers et de gandins, cette piteuse nouba fondatrice de la République de gaudriole que nous allions vivre. […] Ce gars est élu avec 53% des voix et deux heures après il commence la tournée des bistrots. […] Ce type-là va nous en faire voir. C'est un vrai baltringue. Il finira comme Deschanel. En pyjama sur une voie ferrée. (page 78)
[les goûts du président] Ce président dont chacun aujourd'hui s'accordait à reconnaître qu'à l'égal de mon père il aimait l'éclat de l'or, les marques des fabriques, les flottes impériales, les avions personnels et les femmes des autres. (page 174)
[les infirmières bulgares et le divorce] Je t'ai dit que ce gars avait perdu les pédales. Quand tu imagines ce qu'un type qui est à la tête d'une puissance atomique est capable de faire pour récupérer une gonzesse, ça fout la trouille. (page 187)

Fermez le ban !
**** Les astérisques sont des "cotes" subjectives mesurant le plaisir que j'ai eu à lire chaque roman.

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