samedi 23 août 2008

Une caisse d'épargne déroutante

La vie quotidienne est remplie de petites saynètes cocassement absurdes comme celle-ci. Ma compagne ayant un compte à la Caisse d’Épargne m’avait demandé d’y porter un chèque qu’elle avait reçu afin qu’il soit porté au crédit de son compte.

Je me rendis dans l’agence habituelle – peu au fait des procédures en vigueur dans l’établissement précisé-je pour que vous compreniez la suite.

M’adressant à l'unique guichetière, je la saluai puis lui demandai « un bordereau de remise de chèques ». Que n’avais-je pas dit là ! La demoiselle ouvrit tout grands deux yeux étonnés, plus encore que si je lui avais demandé « une baguette bien cuite » ou « un kilo de courgettes ». Pourtant, je vérifiai, j’étais bien dans une banque, enfin dans une « caisse » destinée à recueillir les fonds des épargnants. L’instant de surprise passé, tandis que je restais paralysé par l’attente et le suspense, il me fut indiqué : « je n’en ai pas ! ». Quel dommage, me dis-je in petto. Heureusement l’on pointa un doigt vers un petit podium installé sur le côté, comme relégué dans l’ombre à la façon d’un pupitre des affaires honteuses, en expliquant : « là, vous en trouverez là ».

Je translatai vers ledit pupitre, observé du coin de l’œil par la banquière. Effectivement, je découvris une pile de bordereaux, ce qui me rassura, remplis scrupuleusement la liasse puis revins au bureau de la demoiselle (je la désigne en tant que demoiselle par pur respect et sans autre arrière-pensée). Je lui tendis la liasse et le chèque.

Mouvement de recul horrifié. Exclamation outragée : « on ne les prend pas ! »

Flûte et zut. Qu’allais-je donc faire du chèque ? Le rapporter à ma compagne en lui avouant, honteux et confus, que je m’étais rendu comme prévu à la « caisse », afin d’y déposer en sécurité son « épargne » mais que, manque de chance, ils ne prenaient pas les chèques, craignant sans doute qu’ils ne fussent en bois, préférant peut-être des espèces sonnantes et trébuchantes (ou des billets repassés de neuf), néanmoins embêté à l’idée de réclamer à l’émetteur du chèque de le convertir en lourdes pièces et de nous renvoyer le tout par colis postal…

La guichetière eut cependant un geste de pitié. « Donnez-moi ça ! » accorda-t-elle, magnanime, en hochant la tête comme si elle avait affaire à un demeuré. Elle saisit vivement les documents et, avec l’habileté d’un prestidigitateur, effectua de rapides manipulations dont le détail m’échappa, et me rendit le tout. Je disposais à présent d’un reçu – le double carboné – et d’une sorte de pochette dans laquelle la demoiselle avait rangé le chèque.

Je restais comme deux ronds de flanc. Certes, l’ensemble avait meilleure figure, mais qu’allais-je faire de cette liasse ?

Nouvelle indication de l’index : « là ! » Comme je ne comprenais toujours pas, on me guida : « sur le pupitre, là. La fente ! Nous, on sous-traite ! »

Il est vrai que la sous-traitance est à la mode. Le chèque allait-il s’en aller à l’autre bout du monde, en Chine peut-être, afin d’être « sous-traité », puis revenir par bateau pour, enfin, entrer dans la « caisse d’épargne » ?

Comme tout ce que je raconte ici se passait à la vitesse de l’éclair, que j’étais certainement mal luné, peu attentif et les réflexes émoussés, j’étais, je le reconnais, un peu lent. Mais je finis par comprendre : sur le pupitre j’avisai une fente, genre petite boîte aux lettres, dans laquelle je devais déposer la liasse afin que les sous-traitants la sous-traitassent.

Je craignis durant une seconde qu’un individu de petite taille ne soit enfermé dans le pupitre afin de procéder aux vérifications nécessaires, aussi déposai-je doucement la liasse dans la fente, à la grande satisfaction de la demoiselle, légèrement inquiet cependant du sort qui serait réservé au contenu de la boîte. Un employé allait-il l’emporter, de nuit, au fin fond d’une sombre forêt, vider le contenu au pied d’un arbre et y mettre le feu ? Non, me dis-je, c’est ton imagination qui s’échauffe. Je me contentai de saluer la guichetière, hésitant à m’excuser pour l’avoir ainsi dérangée, à promettre de ne jamais, plus jamais lui demander un bordereau de remise de chèque – demande, je l’aurais appris, spécialement injurieuse dans un établissement bancaire…

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