jeudi 24 juillet 2008

L'arbre qui cache la forêt

L'équipe municipale de Paris vient de relancer le débat de la densité de la ville. L'angle d'attaque et la présentation de cette délicate question semblent cependant mal choisis. En mettant en exergue la seule question des "tours", la Ville risque d'occulter le fond du débat.

Extension tentaculaire de l'Île-de-France
L'Île-de-France ne cesse de s'étendre géographiquement, sous la pression des prix de l'immobilier en général et de ceux des logements en particulier. On connaît les dommages de toutes sortes qui en résultent : temps perdu dans les transports, stress des salariés, augmentation des voiries pour desservir toujours plus de lotissements pavillonnaires, utilisation croissante de l'automobile alors même que le coût du carburant s'envole et que la pollution reste préoccupante.

L'ereur des villes nouvelles
Dans ces conditions, il n'existe guère d'alternative autre que la densification du centre – autrement dit de Paris et de ses communes limitrophes. L'idée des villes "nouvelles" qui devaient rassembler logements et bureaux a fait long feu. Elle bute en effet sur une erreur de diagnostic : dans la mesure où, le plus souvent, les deux membres d'un ménage travaillent et où la mobilité professionnelle s'accroît, il est illusoire d'imaginer que l'on pourra habiter durablement et avec certitude à côté de son lieu de travail. Au pire, on habitera dans une ville nouvelle… et l'on travaillera dans une autre, au prix de déplacements quotidiens extrêmement longs. Certes, on peut toujours déménager, mais à condition que les deux conjoints travaillent dans la même zone géographique d'une part, et que les contraintes de la "France de propriétaires" ne compliquent pas à l'extrême le changement de domicile.



Le centre à défaut de mieux
Le plus rationnel reste de concentrer les emplois au centre, seul point de convergence des transports, qui limite la longueur des trajets et permet de choisir un lieu de résidence en se fondant sur une relative permanence des zones d'emplois.



Exemple : la Défense n'est pas un lieu esthétique et paradisiaque. Mais il existe, et quelques tours de plus ne changeront pas grand chose. Au moins les ménages sauront-ils que s'implanter là où des transports rejoignent la Défense est un pari moins risqué que d'autres. Quant à la saturation indéniable des transports en commun, il est toujours plus facile (ou moins difficile) d'accroître le débit de dessertes existantes que d'en créer de nouvelles ex-nihilo.

On n'échappe pas à la nécessité de densifier le centre, y compris et en priorité en logements. Un effort considérable de densification des logements dans Paris et la première couronne peut seul permettre de détendre un peu les prix et donc de réduire les distances domicile-travail.

Est-ce écologiquement dommageable ? Pas nécessairement. Les écologistes qui veulent à toute force "aérer" la ville, l'asphyxient d'un autre côté en induisant l'accroissement des déplacements, et donc des véhicules en circulation. En outre, il n'est pas dit que la densité urbaine ne conduise pas aussi à des économies d'échelle sur le rendement environnemental (réseaux moins développés, services communs optimisés et regroupés).

Comment faire ?
Densifier implique-t-il le retour de l'urbanisme de grande hauteur des années soixante et soixante-dix ? Sûrement pas ! Outre leur "qualité sociale" médiocre, les tours reposent sur un paradoxe : on affirme d'un côté qu'elles accroissent la densité (plus d'étages) et d'un autre côté qu'elles libèrent de la surface au sol (pour des espaces verts par exemple*). Mais on ne peut atteindre à la fois ces deux objectifs contradictoires ! C'est ou l'un, ou l'autre – sauf à construire des tours vraiment hautes, mais alors on bute sur un autre problème : l'accroissement exponentiel des coûts de construction et de fonctionnement. Ces tours sont donc bien l'arbre qui cache la forêt des autres gisements de densité.

(*) Sur les "espaces libérés par les tours", on a aussi expérimenté leur inanité. Souvenons-nous : les cités de banlieues étaient conçues sur ce principe ; les "dalles" du Front de Seine ou des Olympiades (13è) ont été des échecs ; l'esplanade de la Défense ou de la Bibliothèque de France sont des espaces sans grand intérêt – sans oublier que les tours provoquent des courants d'air les rendant bien peu hospitaliers ! Enfin, il arrive souvent que les tours dégagent de la superficie pour… des centres commerciaux, ce qui est peu bucolique on en conviendra.



Un modèle urbain de compromis
Depuis deux siècles, nous avons souffert de plusieurs traumatismes : celui de l'exode rural, qui a entraîné une nostalgie de la "maison", et celui des "barres et tours" qui a créé tous les problèmes que l'on connaît. Mieux vaudrait revenir à un compromis : celui des rues et des "pâtés de maisons", modèle relativement rassurant car déjà ancien, sans pour autant devenir des intégristes du gabarit Haussmannien.

Comment densifier la ville ?
Un examen approfondi et précis des gisements de densité doit être mené. Avec un peu d'audace et d'objectivité, il doit être possible d'en découvrir :
  • Autoriser le rattrapage de gabarit entre immeubles voisins. Si un immeuble existant comporte 9 étages, pourquoi limiter son nouveau voisin à 7 ? Visuellement, ce n'est pas probant, et l'on perd bêtement deux étages. Mieux vaudrait ne pas se bloquer sur les 31/37 mètres, devenus une norme trop rigide. Ceci ne signifie pas pour autant passer aux 50 ou aux 100 mètres. Un étage mesure environ 3 mètres : en gagner un représente seulement 10%.
  • Réfléchir à l'efficacité des espaces verts. Créer un jardin de 100 mètres carrés a une influence minime sur l'environnement, mais fait perdre au passage une demi-douzaine de logements par exemple. Ne vaudrait-il pas mieux organiser différemment l'espace ? Et pourquoi pas aménager des plantations sur certaines toitures ?
  • Les toitures de certains immeubles, en particulier celles qui sont plates (toitures-terrasses) et défigurées par des machineries d'ascenseurs, pourraient recevoir des extensions sous la forme de logements complémentaires avec terrasses, très prisés en général, pour lesquels une économie de foncier pourrait être réalisée.
  • Recenser avec précision les micro-parcelles non constructibles et déroger aux obligations de densité et de construction de parkings pour les rendre utilisables à moindre coût (étant inconstructibles, elles ont actuellement une valeur proche de zéro).
  • Favoriser la mixité des immeubles. Une mixité sociale ou d'usage ménagerait des marges de manœuvre, les logements "de luxe" contribuant au financement des logements "sociaux" et les bureaux, pour lesquels les entreprises sont plus enclines à "payer", venant réduire le budget consacré aux logements.
  • Rester prudent sur les musées et autres attractions. Ils occupent de l'espace et le figent pour des motifs parfois secondaires comparés aux besoins humains essentiels (logement et travail). En un sens, certains édifices culturels neufs pourraient être excentrés, leur fonction de loisir rendant supportable d'emprunter occasionnellement un transport pour s'y rendre.
Il est sûr que ces orientations vont à l'encontre des égoïsmes locaux. Il faudra bien en finir un jour avec ces politiques nombrilistes consistant à défendre son pré carré en se voilant la face sur les conséquences négatives pour ses voisins. Le cas des habitants de logements éloignés du centre est emblématique de ce point de vue. Ils subissent toutes les nuisances : trajets en voiture lorsque les transports en commun sont soit absents, soit désagréables ; coût du carburant en hausse ; temps de vie obéré par les déplacements ; et bientôt… le péage urbain, par définition appliqué aux plus défavorisés – les privilégiés étant déjà dans le centre ne paieront pas pour y rester !



À l'évidence, ce programme est plus facile à écrire qu'à réaliser. Loin de moi l'idée du "yakafocon". L'enchevêtrement des Collectivités locales, des intérêts et des centres de décision, le volume des investissements, les délais de réaction et de construction rendent complexe et aléatoire sa mise en œuvre. Mais, comme toujours dans un blog, ça va mieux en le disant !

Le Pavillon de l'Arsenal consacre sa dernière exposition à l'architecture dite "durable". Le dossier de presse présentant l'exposition est téléchargeable à l'adresse http://www.pavillon-arsenal.com/img/exposition/198/cp/PAV_198_CP.pdf. On y trouve cette remarque sur la densité qui apporte de l'eau à mon moulin (durable ?) :

La densification, véritable sens de la ville, est par essence durable : elle contribue à limiter la consommation de territoire, à mutualiser les espaces et les réseaux tout en réduisant les ponctions de ressources et d’énergie, à offrir des transports alternatifs à la voiture.

Et cette intéressante question de l'architecte Louis Paillard :
N’y a-t-il pas un certain paradoxe à parler de société « durable » aujourd’hui ? [...] Nous fabriquons, au contraire, une société instable en perpétuel mouvement, en mutation constante, où aucune idéologie humainement « durable » ne semble pointer à l’horizon. Il s’agit pour nous, architectes, nous qui sommes les champions des choses qui « durent », de fabriquer une architecture non pas durable mais bien au contraire « évolutive ». (Louis Paillard, architecte).
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