jeudi 1 mai 2008

Les Ch'tis et l'inconscient collectif

Comment expliquer l'incroyable succès de Bienvenue chez les ch'tis ?

Les bientôt 20 millions d'entrées enregistrées par la comédie de Dany Boon agitent le monde des critiques, des sociologues et même du football ou de la politique. À y regarder de plus près, les précédents grands succès du box-office français fournissent des clés d'analyse intéressantes.

La Grande Vadrouille : 17 millions de spectateurs
Restée quarante années durant le record toutes catégories avec ses 17 millions de spectateurs, La Grande Vadrouille, de Gérard Oury, se distingue par sa singularité : pour la première fois, la France riait d'une des plus sombres périodes de son histoire, l'Occupation allemande des années 1939-45. Une libération pour l'inconscient collectif qui pourrait expliquer une grande partie du succès remporté par la comédie – au demeurant bien écrite et interprétée.

Autant en emporte le vent : 16 millions de spectateurs
Juste en dessous de La Grande Vadrouille, avec plus de 16 millions et demi de places de cinéma enregistrées, Autant en emporte le vent était sorti juste après la Guerre. Le rêve américain en quelque sorte, premier grand film en technicolor, venu de ce pays qui avait libéré le nôtre. Autre explication liée à un traumatisme collectif qui avait besoin, enfin, de rêve et d'apaisement, suscités par des émotions empreintes de romantisme.


Titanic : plus de 20 millions de spectateurs
Quid, alors, du score encore plus étonnant de Titanic de James Cameron (20,7 millions) ? À nouveau l'inconscient collectif : qui n'avait entendu parler de ce naufrage ? Qui n'avait été profondément angoissé en imaginant la catastrophe ? Il suffit de regarder autour de soi pour constater que toutes les générations ont ressenti avec intensité le drame, dont le film a permis de se libérer. Drame de la vanité humaine, drame de la technique toute puissante, celle-là même qui a enrichi le XXème siècle tout en le traumatisant.

J'ai pour ma part bien connu une dame, née à l'aube du XXème siècle, que sa fille emmena voir le film alors qu'elle avait plus de 90 ans (le film sortit en France en janvier 1998). Elle se souvenait du drame (1912), même si elle était âgée de seulement sept ou huit ans à l'époque. Plus près de nous, je me souviens également que ma propre mère, née en 1930, n'avait pu s'empêcher de penser au Titanic au moment de s'embarquer pour une croisière en Grèce au tout début des années soixante-dix… De mon côté, je n'avais jamais oublié cette petite BD réaliste d'un magazine de jeunesse dont la vignette du paquebot en train de couler tandis que l'orchestre jouait "plus près de toi mon Dieu" est encore présente à ma mémoire. C'est dire si nous avons, tous, enregistré ce drame.

Les Visiteurs : près de 14 millions de spectateurs
Le succès des Visiteurs, de Jean-Marie Poiré, quoique moindre (13,7 millions d'entrées), fait encore une fois appel à la mémoire collective, à l'histoire, tout en apaisant par l'humour ce qu'on pourrait appeler le traumatisme de la modernité, avec son cortège de révolutions, de déracinement et de pertes d'identités. Voyager dans le temps est aussi une façon de se réconcilier avec son passé, d'effectuer une jonction symbolique entre nos ancêtres et nous.

Astérix : plus de 14 millions de spectateurs
De ce point de vue, les 14,2 millions d'entrées d'Astérix et Obélix, Mission Cléopâtre confirment la réussite du personnage créé par Goscinny et Uderzo, que les humoristes de la planète Canal Plus ont su mettre au goût du jour. Une fois encore, le film contribuait à réconcilier l'histoire, nos "ancêtres les gaulois", et les travers de la vie moderne, avec, au passage, une satire des identités propre à désarmer par l'humour les tensions communautaristes, l'une des grandes réussites d'Astérix.

Bienvenue chez les Ch'tis : plus de 19 millions de spectateurs (à ce jour)
Que dire de Bienvenue chez les Ch'tis ? Entre-t-il dans les critères de ces autres records du box-office ?
La France est un pays unifié depuis de nombreux siècles. Il n'en demeure pas moins d'une grande variété dans son climat, dans ses paysages et dans ses mentalités. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, quelle mosaïque de tempéraments, d'accents et de traditions ! Il existe donc bien dans l'inconscient collectif une ambivalence permanente entre ce qu'on pourrait appeler la fierté locale et le sentiment d'appartenance à une collectivité ancienne et puissante. À sa façon, le film de Dany Boon tente de dépasser les rivalités régionales en les unissant sous la bannière de l'humanité, de la bienveillance et de l'amitié. Un message tout simple, mais ô combien touchant dans notre monde de concurrence, de rivalités et de communautarismes exacerbés. Il suffit d'observer deux épiphénomènes : la bannière injurieuse du PSG, sorte d'ultime vomissement de haine, malheureusement venu de la Capitale, et la sortie récente du chantre de l'intolérance, Jean-Marie Le Pen, qui s'est cru obligé de qualifier le film de "symbole de la décadence". Ces péripéties montrent "en creux" l'un des moteurs du succès du film.



De surcroît, dans une société souffrant dans sa chair du chômage, des reconversions, de la mondialisation, bref, du changement rapide, mais aussi et surtout de l'exclusion des êtres humains de l'économie, le film touche une corde sensible en brisant le symbole régional de la crise économique, le réparant à partir de gentillesse, d'authenticité et de simplicité. Comment ne pas être touchés ? Dans une société qui liquide la solidarité, les Services publics (La Poste !) et qui nous promet toujours moins de revenus et toujours plus de précarité, comment ne pas vibrer à une telle comédie ?



Ci-dessus : la courbe d'entrées cumulées des Ch'tis a atteint 19 559 843 le 29 avril au soir. Les records battus (ou à battre) sont indiqués par des lignes horizontales.

Hasard et effet "boule de neige"
Alors, bien sûr, le hasard joue aussi son rôle : il ne suffit pas en effet qu'un film en appelle à notre inconscient collectif pour qu'il crève les records du box-office. Il doit aussi être correctement réalisé, sans forcément être un chef d'œuvre, bénéficier d'un bon bouche-à-oreille, être à la fois distrayant, émouvant et facile d'accès, être mis en scène sans temps morts et interprété par des personnalités attachantes…

L'effet amplificateur et cumulé de tous ces facteurs explique l'explosion du score, qui, à l'évidence, n'est pas proportionnel à la qualité intrinsèque de l'œuvre. Rien de révoltant, de décadent ou de bizarre là-dedans : il s'agit juste d'un effet "boule de neige", d'un engouement populaire, que connaissent également les livres, les émissions de télévision ou, qui sait, les élections politiques !

1 commentaire:

  1. Quand le film Titanic a rencontré le succès qu'on sait, Jacques Attali a pondu un point de vue très intéressant (Le Monde, 03/07/1998) au sujet des films qui, comme Titanic, sont des réussites commerciales
    http://maaber.50megs.com/sixth_issue/titanic_f.htm

    Parmi les "icebergs" dont Attali dressait la liste, il n'y avait pas le terrorisme, et bien sûr rien au sujet de ce qui allait arriver un certain 11 septembre, 3 ans et 2 mois plus tard...

    Ce point de vue d'Attali méritait bien le poids de Nostradamus en cacahuètes !

    /Paul

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