Le suspense des campagnes électorales est toujours haletant. Dans le cas de la Présidentielle, c’est encore plus marqué. Je me demande même s’il ne s’agit pas d’une caractéristique consubstantielle à l’élection d’une personne physique, même si les Législatives, en leur temps, ont représenté des enjeux majeurs – celle de 1997 pour n'en citer qu’une !
Les analystes sont unanimes : chaque élection présidentielle a fait l’objet d’une surprise, au point que les électeurs, consciemment ou non, les souhaitent autant qu’ils les suscitent, pour le meilleur… et pour le pire.
Qu’on m’autorise un petit historique personnel…
1965 • Ballotage
Je venais tout juste d’avoir huit ans, et pourtant je me souviens très précisément de la première élection au suffrage universel direct du Président de la République.
C’est dire l’écho qu’elle provoqua. Élevé dans une famille gaulliste, j’avais eu ce mot d’enfant :« et si Mitterrand est élu, est-ce qu’il y aura la guerre ? » complété d’un lapsus révélateur :
« et après de Gaulle, qui sera Général ? »,
La première surprise fut donc la mise en « ballotage » du Général par Mitterrand, comme dans la BD d’Astérix « Le combat des chefs ».
1969 • Bonnet blanc et blanc bonnet.
Dans une ambiance inhabituelle – de Gaulle venait de « claquer la porte » – cette élection est restée fade dans mon souvenir, même si une surprise l’a marquée, la gauche ne parvenant pas au second tour… (déjà !) La phrase des communistes est restée célèbre, qualifiant Pompidou et Poher de blanc bonnet et bonnet blanc et demandant de placer dans l'urne un bulletin de même couleur.Il est vrai qu'un an après mai 68, on pouvait rêver mieux en termes de renouveau qu'un Georges Pompidou ou a fortiori un Alain Poher !
1974 • À nouveau des circonstances exceptionnelles.

Je me souviens très bien, rentrant d’un séjour « linguistique » en Angleterre, d'avoir entendu les hauts-parleurs de la gare du Nord annoncer : « pour votre information, nous vous apprenons que le président Pompidou vient de mourir. »La surprise, cette fois, fut double : Giscard d’Estaing distança son rival Chaban, et passa d’extrême justesse au second tour devant Mitterrand. Un suspense impitoyable, qui conduisit à l’élection d’un jeune président (48 ans). Contrairement à ce qu'affirmait son affiche, François Mitterrand, alors âgé de 58 ans, l'était moins !
Cette jeunesse explique peut-être les réformes importantes qu’il parvint à imposer à son camp, et dont on lui fait rarement justice :
- majorité à 18 ans,
- lois sur la contraception et l’IVG,
- divorce par consentement mutuel,
- imposition des plus-values,
- réforme de l'ORTF,
- autorisation administrative de licenciement,
- politique européenne active (élection du parlement au suffrage universel, création du SME)…
1981 • Pour une surprise, ce fut une surprise !

Après un quart de siècle de règne sans partage de la droite, la gauche parvenait au pouvoir. Sans être un militant inconditionnel, j’étais persuadé que la France avait besoin d’un coup d’accélérateur. On fut servis avec un grand nombre de réformes importantes, dont certaines sont désormais définitivement installées dans notre paysage (à l'exception notable des nationalisations) :
- abolition de la peine de mort,
- décentralisation,
- retraite à 60 ans et 5ème semaine de congés payés,
- impôt sur les grandes fortunes,
- libéralisation de l'audiovisuel,
- politique culturelle rénovée (loi sur le prix unique du livre),
- fin de la pénalisation de l’homosexualité, etc.
1988 • Curieuse campagne.
Le suspense fut créé cette fois par le don incontestable de Chirac pour les campagnes, inversement proportionnel à son don de gouvernant d’ailleurs, qui lui permit de doubler Barre au finish. La victoire de Mitterrand, tout juste confirmée à l'Assemblée Nationale, donna naissance au gouvernement Rocard, qui fut à mon avis l’un des meilleurs de la Vème République.Après son départ cependant, ce fut la Beresina…
1995 • Encore des surprises, avec un double suspens :
Chirac, parti de 12% dans les sondages, parvint une fois de plus à doubler son concurrent de premier tour : après Barre sept ans plus tôt, c'est au tour de l'ami de trente ans, Balladur. Le candidat du PS, un Jospin inattendu, créa la seconde surprise en arrivant en tête du premier tour. Mais la victoire chiraquienne tournera très vite au chaos, sans même d'état de grâce, pour se conclure dans la dissolution "ratée" de 1997 : un véritable Waterloo – n'en déplaise à son conseiller de l'époque, grand fan de Napoléon, Dominique de Villepin.2002 • La surprise, on s’en souvient désormais !
Jamais campagne n’aura été aussi médiocre : petites phrases sans intérêt, obsession sécuritaire orchestrée par les médias, gaffes de Lionel Jospin qui, pourtant, avait assuré avec courage et efficacité 5 années de gouvernement.Les français semblaient piaffer d’impatience, rêver d’un changement sans savoir lequel, au point de délaisser les deux sortants – « c’est d’un triste ! » – pour soit faire du « tourisme utopique » (avec tout de même 6 candidats à 4% et plus*), soit jouer le « coup de gueule » avec le Pen. Terrible résultat ! Une « non-élection » qui débouchera sur un quinquennat atone et aphone.
* On oublie un peu vite les résultats surprenants :Bayrou 6,8%
Arlette Laguiller 5,7%
J.-P. Chevènement 5,3%
Noël Mamère 5,2%
Olivier Besancenot 4,2%
Jean Saint-Josse 4,2%
Soit un total de 32%, atteignant presque 50% avec les autres « petits candidats » !
2007 • Alors, quelle(s) surprises(s) et quel suspens ?
La campagne semble bien partie pour créer des suprises, et se distingue par sa (relative) qualité, au-delà des polémiques sur la « démocratie d’opinion ».
Des surprises, il y en a déjà eu plusieurs :
- La conquête de l’UMP par Sarkozy tout d’abord. Ce n’était pas gagné d’avance.
- La conquête du PS par Ségolène Royal ensuite : les militants du PS semblent avoir été fascinés par la « nouveauté » de leur candidate, au risque de mettre à l’écart le candidat le plus compétent, mais moins glamour, je veux parler de DSK.
- Une troisième surprise est en train de se produire : l’ascension surprenante de François Bayrou.
- En février 2002, Chevènement était déjà en phase descendante, Bayrou est dans une phase ascendante.
- Le candidat « Républicain et souverainiste » s’était complètement égaré dans des alliances acrobatiques, voire scandaleuses, avec des transfuges d’une droite sinon extrême du moins peu recommandable.
- Il était issu de la Gauche, alors que Bayrou est issu de la Droite.
Fantasmes et déceptions
La conclusion à tirer de ce thriller me semble être la suivante : les français sont accros aux présidentielles, au fantasme de l’Homme providentiel, car ils les font rêver. C'est rassurant en un sens, car cela manifeste un intérêt réel pour la politique. Mais qui dit rêves dit déceptions, et donc les innombrables alternances de ces trente dernières années. C’est pourquoi je « sens mal » la surenchère de promesses de Nicolas Sarkozy et, dans une moindre mesure, de Ségolène Royal. Je n’arrive pas à les croire, ni l’un, ni l’autre.
Une surprise chasse l'autre
Pour ne rien arranger, « une surprise chasse l’autre », dans une accélération médiatique vertigineuse : on a la sensation que les électeurs sont déjà lassés de l’énergie de Sarkozy et de la « féminitude » de Ségolène Royal, au point de commencer à regarder ailleurs.
Un outsider en curieuse posture
L’outsider Bayrou incarne un très curieux mélange : sa posture se veut « raisonnable et réaliste ». En ce sens, elle est prometteuse de moindres déceptions: on peut se demander en effet s’il ne vaut pas mieux élire quelqu’un qui promet peu avec des moyens réalistes que des candidats prêts à tout accorder, du remboursement des prothèses dentaires au doublement du budget du sport ! En même temps, l’espèce d’Union sacrée qu’il propose est, en elle-même, un véritable rêve, presque une utopie dans notre pays.
Deux ingrédients à même de provoquer la surprise, certes, mais aussi une terrible déception en cas d’échec : imaginez l’état d’esprit des électeurs, si, après avoir élu Bayrou, avoir envoyé au Parlement une majorité aussi favorable que possible à son programme, ils constatent que le gouvernement est paralysé par des conflits et des démissions en cascade, que leur restera-t-il comme solution pour venger leur déception ?
En ce sens, le pari de Bayrou est un « quitte ou double » redoutable…










